Naoya avait déniché le vieil album photo en fouinant près du mur de la maison d'à côté, dans l'herbe de ce terrain vague où jadis leur foyer se dressait. Il n'y avait aucune raison de revenir ici, les lieux étaient déserts depuis très longtemps, et le jeune homme savait que plus rien ne subsistait de leur ancienne vie, ici, entre les murs mangés par le lierre des maisons avoisinantes. Il n'espérait rien trouver, mais après que son frère et lui aient adressé leurs derniers adieux à leurs parents déjà si vieux, et qui les croyaient morts, il avait ressenti le besoin de venir une dernière fois, sur le vide de leur passé. Dans l'herbe folle, il avait distingué une forme rouge qui apparaissait entre les brins verts. Lorsqu'il s'en était approché, il avait pu distinguer l'épaisse couverture d'un gros livre, barré de ce nom : Kirihara.

Et voici qu'il tenait entre ses mains un album photo qui n'avait rien à faire là, dans ce terrain vague qui avait été leur maison, mais où ne subsistait désormais que des herbes folles et une trace paresseuse du passé. Naoya serra l'ouvrage relié entre ses bras sans oser l'ouvrir. Il huma avec sentimentalisme l'odeur prononcé des vieilles pages et du cuir lissé par les vents, pressa son nez contre les arêtes en plastique des pochettes à photos. On aurait dit qu'il tenait le livre de sa vie contre sa poitrine, et en un sens ce n'était pas si loin de la vérité. Toutes les premières années de son enfance, où il avait joui d'une existence sinon normale, du moins familiale, était consignée entre ces pages. Il caressa la couverture. Il mourrait d'envie de l'ouvrir, mais...

"Naoya, qu'est-ce-que tu fabriques ? soupira Naoto depuis la voiture. On ne va pas rester là toute la journée.

-Oui, grand frère. J'arrive, répliqua le jeune homme en se tournant de moitié pour lui répondre."

Il cacha l'album photo sous sa veste et rejoignit son frère. Naoto entretenait une relation contradictoire et conflictuelle avec leur enfance, qui s'était arrêtée pour lui à l'âge de douze ans, lorsque leurs parents les avaient abandonnés. Il les détestait pour ça sans pouvoir s'empêcher de les aimer, et en ayant conscience, en un sens, que jamais Naoya et lui n'auraient pu avoir une vie normale s'ils étaient restés auprès d'eux. Il abhorrait son passé sans pour autant réussi à s'en défaire, et les souvenirs qu'il voulait rejeter avec tant de rage demeuraient bien souvent profondément ancrés dans son esprit. Naoya n'avait pas l'intention de lui montrer l'album photo tout de suite, il ne savait pas comment il réagirait et ne voulait pas attirer du déni ou de la colère.

Son frère était sorti faire une course lorsqu'il prit place au bord de son lit pour découvrir les photos. Il hésita longtemps avant d'entrouvrir la couverture de cuir rouge et d'offrir à sa vue les premiers clichés, soigneusement protégés dans leur pochette en plastique. La première page débutait par une photo de leurs parents le jour de leur mariage, resplendissants dans leurs vêtements de mariés, smoking élégant pour leur père et longue robe éblouissante pour leur mère. Naoya sourit et caressa avec amour le visage radieux de leurs parents, le sourire franc de leur père et les cheveux bruns recouverts d'un voile blanc de leur mère. Yukihiko et Naomi paraissaient si heureux sur cette image, pleins de bonheur et d'espoirs pour cette vie future qui n'appartenait qu'à eux. Ils rêvaient sans doute déjà au foyer qu'ils fonderaient ensemble, de la maison claire et confortable dans laquelle ils passeraient leurs paisibles jours, des enfants qu'ils auraient... S'ils avaient su...

Naoya tourna la page. Les feuillets suivants contenaient beaucoup de photos de son frère bébé, dans les bras de leur mère à l'hôpital, endormi dans son petit lit à barreaux, sur les genoux de leur père, mordillant l'oreille duveteuse d'un ours en peluche. Naoya ne put s'empêcher de sourire devant la bouille ronde, les joues toutes roses et les grands yeux noirs de son frère, ses petits cheveux courts et ses mains potelées. Son grand frère ne ressemblait plus à ça, aujourd'hui, c'était certain ! Il toucha son visage sur le papier glacé, empli d'une profonde tendresse. Et de tristesse aussi. Naoto était si insouciant à cet âge, il n'avait pas à se préoccuper d'un petit frère hypersensible à protéger, d'une organisation à démanteler et du monde à sauver. Sa vie devait être tellement plus heureuse. Quoique... Naoya se souvint que leurs parents avaient plusieurs fois fait allusion aux pouvoirs préoccupants de son frère qui s'étaient développés dès l'enfance, alors que, encore incapable de marcher, il faisait rouler et flotter ses jouets sans se servir de ses mains. Finalement, cette aptitude tant détestée l'avait accablé dès son plus jeune âge. Il n'en avait jamais vraiment été libre.

Naoya poursuivit sa lecture des photos. Il y en avait beaucoup montrant son frère à ses deux, trois, quatre, cinq ans, et tout le petit monde qui ne tournait qu'autour de lui. Naoto avait deux ans et mangeait du gâteau au chocolat. Naoto avait trois ans et montrait fièrement le dessin qu'il avait fait pour la fête des mères. Naoto avait quatre ans et se trouvait perché sur les épaules de leur père. Naoto avait cinq ans et il profitait d'une soirée d'été avec ses parents. Naoya parcourut des yeux les six années que son frère avaient traversées avec insouciance, enfant chéri de Yukihiko et Naomi Kirihara, qui allait à l'école, avait des amis, racontait ses aventures à ses parents et s'épanouissait aussi souvent que possible. Comme la plupart des enfants.

Le coeur de Naoya se serra. Oui, vraiment, son frère semblait bien plus heureux à cette époque. Quand il n'avait pas encore à partager l'attention de leurs parents ou à s'occuper de lui. Car après tout, si Naoto avait violemment abusé de ses pouvoirs pour la première fois, c'était en partie pour le protéger. Sans lui, sa vie aurait quand même été beaucoup plus facile... Preuve en était ce tendre moment immortalisé sur le papier glacé où l'on pouvait voir Yukihiko, Naomi et Naoto se tenir enlacés dans le plus gros câlin qu'ils se soient jamais fait.

Le coeur gros, Naoya tourna la page. Les premières photos de lui bébé apparurent. Il se vit aussi petit que son frère sur les premières images, dans son pyjama vert, ses poings minuscules étendus derrière lui et les yeux clos. Il effleura la touffe de cheveux bruns de la photo, presque étonné d'avoir un jour été ce bébé aux joues toutes rondes, et tourna une autre page.

Le cliché suivant le foudroya sur place. Derrière le plastique, un tout jeune Naoto, portant chemisette et chaussettes hautes, tenait dans ses bras un bébé endormi. Son grand sourire lui mangeait la moitié du visage et, même sur la photo, on pouvait voir la fierté qui brillait dans ses yeux. Attendri, Naoya sourit et caressa l'image. C'était peut-être la première fois que son frère l'avait pris dans ses bras, et les voir tous les deux à un âge aussi tendre l'émut plus qu'il ne l'aurait cru. C'était, somme toute, leur première rencontre. Ils ne se connaissaient pas encore à cette époque, et rien n'aurait pu laisser présager qu'ils deviendraient totalement, définitivement inséparables. Naoya admira la photo un long moment avant de se décider à passer aux autres.

Sur les pages suivantes, il découvrit encore plus de clichés de lui bébé, sur les genoux de sa mère, dans les bras de son père, sur le canapé avec son frère. L'une d'entre elles attira son attention. Elle représentait Naoto debout au milieu du salon, le tenant dans ses bras, avec lui qui s'accrochait à son cou de ses petits bras et à sa taille avec ses petites jambes. Naoya sourit. Puis sursauta lorsqu'une voix se fit entendre.

"Je me souviens de cette photo."

Il laissa presque tomber l'album et se retourna vivement pour découvrir son frère debout derrière lui, un sourire nostalgique sur le visage.

"A chaque fois que je te portais comme ça, poursuivit Naoto, je n'avais jamais besoin de te tenir longtemps. Je pouvais enlever mes bras et tu restais accroché. Naturellement, poursuivit-il en contournant le lit pour venir s'assoir, Maman ne voulait jamais que je le fasse. Elle avait peur que je te laisse tomber. Mais c'était pratique lorsque j'avais besoin de mes deux mains."

Muet de surprise, Naoya leva les yeux vers son frère.

"Tu as trouvé ça quand nous sommes retournés voir la maison, n'est-ce-pas, Naoya ? poursuivit Naoto sans une once de colère.

-Oui... désolé de ne pas t'en avoir parlé. J'avais peur que tu réagisses mal, avoua piteusement le jeune frère.

-C'est vrai que je suis toujours en colère contre nos parents pour ce qu'ils nous ont fait. Et je ne peux pas m'empêcher de ressentir de l'amertume quand je pense à notre passé. Mais... ces souvenirs n'ont pas tous été mauvais."

Naoya acquiesça et son coeur s'allégea, soulagé.

"Alors, tu veux bien qu'on... continue à regarder ces photos ensemble ? demanda-t-il avec espoir.

-Avec plaisir, Naoya, répondit Naoto en laissant échapper un sourire."

Il fit un détour par la cuisine pour leur faire chauffer du lait et du cacao. Son frère cadet ne pouvait pas ressentir clairement ses émotions à cette distance, mais il devinait que Naoto avait besoin lui aussi de cette excursion impromptue dans leur enfance et leurs souvenirs. Ils vivaient trop de choses difficiles en ce moment, il était temps de lâcher prise. Au moins quelques instants.

"Grand frère, quelle était l'occasion de cette photo ? demanda Naoya en pointant un cliché du doigt.

-Mmm... c'était lors d'une fête foraine, dans un petit village de campagne, se remémora Naoto en apportant les deux chocolats. Il y avait une attraction pour gagner des cadeaux en faisant tomber des boîtes de conserve. Mais toi, la seule chose qui paraissait t'intéresser, c'était les ballons qu'on pouvait obtenir pour les plus petits prix. Tu m'y as fait jouer jusqu'à ce que je les gagne tous pour toi.

-Oh... on dirait bien."

En effet, la photo montrait les deux enfants et leurs parents entourés d'un gros halo de ballons multicolores.

"C'était assez facile, précisa Naoto avec un petit sourire satisfait, surtout qu'il n'était pas précisé dans les règles que je ne devais me servir que de mes mains.

-Grand frère ? Tu as... utilisé ton pouvoir pour ça ?

-Bien sûr. Tu aurais été tellement déçu sinon. Et puis de toute façon, personne ne s'en est rendu compte."

Il porta sa tasse à ses lèvres sans développer davantage. Naoya en fit autant et tourna la page.

"Ah, est-ce que tu te souviens de celle-là ? interrogea son frère en désignant une photo qui les montrait tous les deux dans l'eau peu profonde du bord de mer."

Elle arrivait au niveau du ventre du petit Naoto, qui tenait bébé Naoya dans ses bras. L'enfant regardait la mer autour de lui avec de grands yeux étonnés, et il avait un geste pour tapoter les vaguelettes et les morceaux d'algue.

"C'est la première et unique fois où nos parents nous ont amenés à la plage, expliqua Naoto devant l'expression émue de son frère, frappé par la sérénité et la tendresse qui se dégageaient de l'image. Ils étaient... tellement heureux et détendus que je l'ai été aussi et que je n'ai pas utilisé mes pouvoirs de toute une semaine."

Naoya regarda son frère. Là aussi, il paraissait détendu. Le jeune homme n'aurait pas cru ça de Naoto, lui qui était toujours sur les nerfs lorsqu'ils évoquaient leur famille.

"Je suis heureux que tu ne sois pas totalement fermé à notre passé, grand frère, dit-il en retournant un sourire soulagé à son aîné. Je sais que ce n'est pas facile pour toi d'y repenser.

-Pas plus que toi, je suppose, rétorqua Naoto en haussant les épaules. Seulement... j'ai toujours eu l'impression que c'était de ma faute si nos parents nous avaient abandonnés dans ce centre. Sans moi... ils t'auraient peut-être gardé auprès d'eux.

-Grand frère..."

De si sombres et douloureuses pensées faisaient de la peine à Naoya, d'autant plus qu'il était choqué de n'être jamais parvenu à déceler de telles idées dans l'esprit de son frère. Naoto avait dû bien les cacher. Mais le jeune homme savait, lui, à quel point elles étaient erronées et injustes.

"Grand frère, ce n'est pas vrai du tout, tu sais, affirma-t-il alors en posant sa main sur son bras.

-Naoya... comment tu peux savoir...

-Ils avaient peut-être peur de ton pouvoir, grand frère, mais ils craignaient aussi le mien, insista le jeune homme doucement. À chaque fois que nous devions voir des gens ou aller quelque part, ils étaient toujours anxieux et tendus à l'idée de ce que je pourrais faire. Grand frère... ils savaient que tu étais le seul à savoir me calmer et me protéger. Et ça aussi, ça leur faisait peur.

-Naoya..."

Les deux frères se turent un instant.

"Et tu sais, grand frère... je n'aurais jamais supporté qu'ils décident de t'envoyer rejoindre Mikuriya et qu'ils me gardent avec eux... Pour rien au monde je ne veux être séparé de toi.

-Naoya, murmura son frère qu'il sentit ému, en lui touchant la main à son tour. J'aurais quand même préféré que tu mènes une vie plus calme et normale plutôt que ça.

-Grand frère, ça ne pourra jamais être une vie normale si je ne peux pas être à tes côtés."

Naoto lui sourit sans répondre. Ils étaient pratiquement parvenus à la fin de l'album. Pourtant, il restait encore des pochettes vides, inutilisées, et qui paraissaient bien austères sous leur protection en plastique.

"Est-ce que tu crois que nous devrions... compléter cet album... un jour ?

-Peut-être pas tout de suite, grand frère, répondit Naoya en refermant doucement le livre. Mais un jour, peut-être..."

wwwwwwww

Naoto rassembla les photos en tas et les tapota sur le dessus de la table pour qu'aucune ne dépasse.

"Naoya, est-ce que tu aurais une enveloppe sous la main pour que je range ces photos, le temps d'acheter un album ? demanda-t-il en haussant la voix pour que son frère l'entende depuis son atelier.

-Je ne sais pas..., répondit le jeune homme de vingt-huit ans sur le même ton. Attends un instant, je vais regarder."

Il ouvrit un tiroir de papèterie, mais ne trouva que du papier à lettres et des timbres. Alors il tourna son attention vers un carton de matériel qui trainait entre la fenêtre et l'un de ses chevalets. Il contenait toutes les choses qu'ils avaient accumulées pendant plusieurs années dans leur hôtel de Tokyo avant de déménager définitivement dans cette grande maison à étage, en périphérie de la ville. En arrivant ici, ils avaient abandonné la boîte dans une petite dépendance qui était devenue l'atelier de peinture du cadet. Et elle n'en avait pas bougé depuis des années.

"Heu... grand frère ? appela Naoya après avoir farfouillé dans le carton.

-Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Naoto en s'approchant.

-Tu te souviens de ça ?

-Un album photo ? Attends... tu ne l'avais pas trouvé à l'emplacement de notre ancienne maison ?

-Si, c'est ça ! J'avais oublié qu'il était là.

-Oui, moi aussi..."

Naoto se pencha pour prendre le livre et l'ouvrit au milieu. Revoir son visage d'enfant et celui de son frère après des années lui procura un sentiment étrange, de nostalgie et d'apaisement tout à la fois.

"Grand frère, tu te souviens de ce que nous avions décidé, à cette époque ? lui demanda Naoya en souriant. Que nous le remplirions de nouveau quand nous serions prêts...

-Oui... je m'en souviens."

Sans même se concerter, les deux frères se mirent en mouvement. Naoya s'installa à sa table de travail et repoussa tout ce qui l'encombrait; Naoto ramena la pile de photos et s'assit à côté de son frère. Dans les pochettes restées vierges de l'album, ils rangèrent les nouveaux clichés qu'ils avaient pris ensemble depuis cinq ans. Il y avait des paysages issus des différents endroits qu'ils avaient visités. Des photos qu'ils avaient faites dans un photomaton un jour, quand Naoya se sentait d'humeur fraternelle et joyeuse. Un cliché de Naoto quand il avait décidé de mettre enfin ses craintes de côté et demandé à Kanako de devenir sa compagne. On le voyait ensuite dans un costume-cravate, le premier jour où il était allé travailler, obtenant un emploi et, dans le même temps, ce début de vie normale qu'il avait tant souhaitée. En parallèle, la pile de photos contenait aussi les meilleurs clichés de Naoya avec Tsukiko, et puis la façon dont ils avaient rénové la maison tous les quatre, et la première exposition que Naoya avait faite, en temps que peintre. Deux des derniers clichés célébraient le mariage conjoint des deux frères, et le fils de Naoto et Kanako qui venait de naître.

La dernière photo montrait bébé Raiu, si semblable à son père avec ses yeux noirs et la rondeur des joues dont Naoto était doté dans son enfance. Cet enfant-là aussi aurait un petit frère, et même une petite sœur. Et il serait gratifié des mêmes aptitudes télékinésiques que son père. Mais lui, sans le moindre doute, serait un enfant heureux.