Dastan et Tus n'attendirent pas plus longtemps que le lendemain aux premières lueurs du jour pour se mettre en route vers la capitale perse. Tamina, qui s'inquiétait évidemment de la dangerosité de cette aventure, était néanmoins demeurée calme et encourageante quand son mari avait rassemblé ses affaires pour se mettre en route.

"Je ne sais que trop bien à quel point tu aimes te jeter dans les ennuis, se contenta-t-elle de dire en cachant son appréhension derrière un sourire, mais tu me ferais bien plaisir si tu daignais revenir entier.

-Rien n'est trop beau pour contenter ma reine, répondit le jeune prince en souriant et en lui faisant un baisemain.

-Tant mieux. Alors file, maintenant. Ton neveu et tes frères ont besoin de toi."

Dastan lui sourit avec tendresse et l'attira à lui pour l'embrasser sans se préoccuper de la foule d'habitants, gardes, domestiques, voyageurs, qui étaient à la porte de la ville et les observaient. Elle aussi lui rendit son baiser, avant de reculer et de faire semblant de protester que ça ne se faisait pas. Tus, que ces démonstrations enflammées amusaient définitivement, donna une claque dans le dos de son frère lorsqu'il monta à cheval à côté de lui.

"Ne vous en faites pas, lança-t-il à Tamina, je vous le rapporterai en un seul morceau !

-J'y compte bien, prince Tus, rétorqua-t-elle, et les deux cavaliers finirent par piquer des deux et s'enfoncer dans le désert."

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Le voyage dura quatre jours, quatre jours de trop pour les deux princes, mais ils ne pouvaient pas se permettre d'épuiser leurs montures dans la chaleur étouffante du désert. Ils cavalaient jusqu'à trouver un coin d'ombre ou un point d'eau pour laisser leurs chevaux se reposer, et ils mangeaient un morceau. Ils dormaient aussi, se lavaient quand ils le pouvaient, et discutaient beaucoup. Ils avaient autant de choses récentes que plus anciennes à se dire. Dastan, surtout, essayait de distraire son frère des démons qui le hantaient dès qu'il avait un peu de répit. S'il commençait à penser à son fils à chaque fois qu'ils montaient, qu'ils dormaient ou qu'ils se baignaient, le stress et l'inquiétude auraient tôt fait d'user ses forces. Le jeune prince n'avait pas l'intention de le laisser faire. Il lui avait juste permis de garder la boussole, comme ça son frère était rassuré de la sentir entre ses doigts à chaque fois qu'il touchait la petite sacoche de cuir, pendue à son cou, dans laquelle il l'avait rangée.

Le frère aîné était venu seul pour ne pas perdre de temps, malgré la prudence dont son père lui avait demandé de faire preuve. Heureusement, les Perses avaient assez sécurisé leur territoire pour que le voyage ne soit pas interrompu par des attaques ennemies. Ils parvinrent à la capitale non pas aussi vite que Tus l'aurait voulu, mais en un temps record pour un voyage dans des plaines quasi-désertiques.

"Nous voilà enfin arrivés ! s'exclama le prince en bondissant de sa monture encore en mouvement. Behnam, va annoncer à notre père que nous sommes rentrés !

-Tout de suite, prince Tus ! acquiesça le serviteur en fendant la foule vers l'entrée du palais.

-Mon frère, tu aurais quand même pu m'attendre, s'amusa Dastan en pénétrant dans la cour à sa suite. Si c'était aussi important pour toi d'arriver premier, il fallait me le dire. Je t'aurais laissé gagner.

-C'est qu'il a horreur qu'on puisse le voir autrement que dans son meilleur jour, rétorqua soudain la voix de Garsiv au milieu de la foule.

-Garsiv ! Mon frère !

-Dastan, ça faisait tellement longtemps !"

Le jeune prince lui sauta pratiquement dessus depuis le dos de sa monture. Les deux frères se serrèrent dans les bras l'un de l'autre et échangèrent les taquineries et boutades d'usage avant de se tourner vers leur aîné.

"Allez, mon frère, viens, l'enjoignit Tus en lui posant la main sur l'épaule. Personne n'a touché à la chambre de Diwan depuis... l'incident.

-Oui, je te suis."

Les trois princes jouèrent des coudes à travers la foule bigarrée qui se pressait dans les couloirs et dans les cours. En effet, la chambre de l'enfant était éparse et renversée, et on n'avait aucun mal à deviner le drame qui s'y était déroulé. Le coeur serré en imaginant à quel point son turbulent neveu avait dû avoir peur, Dastan s'avança jusqu'au milieu de la pièce. Les coussins et les draps de la banquette qui se trouvait dans un coin avaient été jetés sur le sol, les livres et les jouets que Diwan possédait encore étaient éparpillés un peu partout. L'un des meubles avait même été renversé sur le lit, et Dastan pouvait très bien imaginer son neveu essayer de se défendre en la projetant sur son ravisseur. Il était tellement absorbé par son inspection qu'il sursauta presque lorsque Garsiv lança :

"Qu'est-ce que tu fais ici, toi ? Tu ne devrais pas être dans ta chambre en attendant le repas ?"

Il se pencha dans un recoin de la grande chambre et se releva en portant un enfant dans ses bras.

"Qu'est-ce que tu fais là, Ara ? s'étonna Tus en se rapprochant de son fils.

-Je... je sais que je peux pas faire grand chose pour vous aider à retrouver Diwan, mais... j'espérais qu'il y aurait peut-être des choses dans sa chambre qui vous auraient échappées..., répondit le petit garçon de huit ans en enroulant ses bras autour du cou de Garsiv.

-Comme tu as changé en si peu de temps, Ara, sourit tendrement Dastan en caressant les cheveux de son neveu. Écoute, j'ai ici un objet qui devrait nous aider à retrouver ton frère.

-Vraiment ?

-Oui... C'est une boussole magique d'Alamut. Tout ce qu'il nous faut, c'est un cheveu de Diwan... Est-ce que tu en aurais un quelque part, Tus ?

-Oui. Reyhan en conserve toujours une mèche depuis sa naissance. Je vais la chercher."

Il laissa ses deux frères et son fils et Garsiv s'assit sur le lit avec Ara, tandis que Dastan se penchait à la fenêtre de la chambre.

"Les murs ne sont pas aussi lisses qu'à d'autres endroits du palais, par ici, remarqua-t-il en perdant son regard vers les murailles. C'est sans doute ce qui a facilité sa fuite.

-Oncle Dastan, tu vas retrouver Diwan, n'est-ce pas ? murmura son neveu en le regardant de ses yeux marron si plein d'espoir et de détresse en même temps.

-Bien sûr, Ara. En ce qui concerne la magie et les moyens détournés, Dastan est très fort, répondit Garsiv à la place de son petit frère.

-Même si oncle Garsiv a un talent certain pour l'exagération, il a raison sur ce point, le rassura Dastan en haussant un sourcil moqueur à l'adresse de son aîné. Je sais que les expéditions que ton père a lancées n'ont pas réussi à te ramener ton frère, mais je jure que la magie d'Alamut saura y arriver."

Le petit garçon hocha la tête et se détendit un peu. Ce fut à ce moment-là que Tus revint, tenant dans la main la mèche de cheveux qu'il avait empruntée à sa femme, laquelle le suivait de très près, le regard dur.

"Voilà ce que tu m'as demandé, dit-il en lui tendant les cheveux et la boussole.

-Fais ce qu'il faut pour retrouver mon fils, Dastan, lâcha Reyhan, épuisée par les journées de peur et d'angoisse.

-Bien sûr, Reyhan. Compte sur moi, murmura le jeune prince."

Il positionna délicatement la mèche de cheveux de bébé au milieu de la boussole et la posa au sol. Aussitôt, l'aiguille se mit à scintiller et tournoya sur elle-même, avant d'indiquer résolument la direction nord-est.

"C'est par là qu'il faut aller, déclara Dastan en se redressant. Tus, de ce côté, il n'y a qu'un immense désert et quelques montagnes qui le surplombent. Si nous envoyons une armée, le ravisseur de Diwan nous verra arriver.

-Qu'est-ce que tu suggères ? demanda Tus nerveusement. Nous ne pouvons pas attendre davantage, Dastan.

-Il faudrait envoyer un détachement pour contourner le massif et l'empêcher de s'enfuir, proposa Garsiv.

-Non, ça prendrait trop de temps, répliqua son frère aîné. Si nous tentons une approche plus discrète, que nous nous mêlons à une caravane de marchands... Qu'est-ce que tu en penses, Dastan ?

-Oui, ça pourrait marcher... De toute façon, nous n'avons pas le choix.

-Alors nous ferons ça. Garsiv, rends-toi au bazar de la ville et recrute une caravane de marchands pour nous accompagner vers les montagnes du nord. Ne regarde pas trop le prix qu'ils demandent, tout ce qui m'importe est de retrouver mon fils."

Garsiv hocha la tête, rendit Ara à sa mère et quitta la pièce. Tus se tourna ensuite vers le benjamin.

"Quant à toi, Dastan, passe en cuisines pour manger un morceau avant notre départ. Nous devons partir aussi vite que possible."

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En fait, Garsiv n'avait pas eu à supplier ni à grassement payer qui que ce soit pour qu'une caravane de marchands accepte aussitôt des les mener à travers le désert. Les gens aimaient le prince Diwan, surtout les commerçant des marchés qui le voyaient souvent parcourir les étals pour leur poser des questions sur tous les objets nouveaux ou exotiques qu'il voyait. Et, souvent, en entrainant l'un ou l'autre de ses frères et sœurs derrière lui.

"Tu as l'air plus vrai que nature, comme ça, s'exclama Dastan en riant de la déconfiture de Garsiv, clairement ennuyé sans ses armures et ses épées.

-Ah, parle pour toi, rétorqua son frère. Tu devrais t'habiller comme ça plus souvent, ça te va mieux que les atours princiers.

-J'espère que vous serez un peu plus concentrés quand nous finirons par mettre la main sur le ravisseur de mon fils, les interrompit Tus en s'approchant avec leur père."

Un grand sourire monta aux lèvres de Dastan quand il l'aperçut et il le rejoignit, mains tendues, pour les prendre dans les siennes.

"Père, je suis heureux de vous revoir, souffla-t-il alors que le roi l'attirait dans ses bras.

-Moi aussi, mon fils, répondit Sharaman en lui tapotant le dos. Même si je déplore que ce soit en de si dramatiques circonstances.

-Je vous promets que nous ramènerons Diwan à la maison.

-Je sais que je peux compter sur vous, mes fils. Faites bien attention à vous."

Il les embrassa tous les trois et le frère aîné s'éloigna un peu pour dire au revoir à sa première épouse tandis que ses cadets montaient à dos de chameau avec les autres marchands.

"Je déteste vraiment ces animaux, grommela Garsiv, faisant pouffer son frère. Ne te moque pas de moi ! On verra bien si tu rigoles toujours quand tu t'étaleras dans le sable !

-Je parie que tu t'étaleras le premier, Garsiv !"

Ces plaisanteries les détendirent le temps que Tus soit enfin prêt, mais quand les portes du palais s'ouvrirent, la boule d'anxiété qui dormait au creux de leur estomac se manifesta de nouveau. Diwan avait disparu depuis trop longtemps. Ils devaient absolument le ramener sain et sauf à la maison.