Au début, quand Dastan avait vu pénétrer dans une des cours du palais d'Alamut le destrier de son frère, il en avait eu le coeur transporté de joie. Ça faisait plusieurs mois qu'il n'avait vu ni Tus ni Garsiv, et cette sensation d'être coupé d'une partie de son coeur était loin d'être facile à assimiler. Bien sûr, ils communiquaient toujours par courrier, mais ça ne rendait pas l'éloignement plus facile.
Il s'était donc précipité pour l'accueillir, dévalant à toute vitesse les marches de pierre et esquivant habilement les serviteurs qui passaient dans les couloirs.
"Tus ! Tus, tu es là ! s'écria-t-il en se jetant presque sur son frère pour le serrer dans ses bras.
-Dastan, l'interrompit immédiatement Tus, et le jeune prince fut frappé à ce moment-là par sa profonde panique, Dastan, il faut que tu m'aides !
-Que je t'aide ? s'étonna le roi d'Alamut en saisissant quand même ses mains et en remarquant à quel point elles tremblaient. Tu sais que je t'aiderai toujours en tout, Tus, mais...
-C'est à propos de Diwan !
-De Diwan ?"
À la mention de ce nom, Dastan s'inquiéta aussitôt davantage. Diwan était le nom de l'un des fils que Tus avait eus avec ses multiples épouses. C'était un petit garçon d'une dizaine d'années, qui avait les beaux cheveux blond cendré de son père et les yeux noirs de sa mère. Il était attentionné, intrépide et aventureux, et il se fourrait assez régulièrement dans quelques menus tracas. Cette fois, vu l'air affolé de Tus, c'était sans doute beaucoup plus grave que casser un vase sacré ou laisser échapper le cheval de l'ambassadeur.
"Que se passe-t-il avec Diwan, Tus ? le pressa Dastan en lui serrant les mains d'inquiétude. Il y a un problème ?
-Ils l'ont enlevé, Dastan ! Ils ont enlevé mon fils !
-Quoi ?!"
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Même s'il semblait au supplice, Dastan entraina son frère dans un salon privé et le fit assoir sur un ployant, où Tus ne consentit à se poser que pour une poignée de secondes.
"Explique-moi ce qu'il s'est passé, lui dit Dastan en faisant signe à un serviteur d'apporter à boire à son frère. Qui a enlevé Diwan ? Qu'est-ce qu'il te demande en échange de sa libération ?
-Ça... ça s'est passé il y a cinq jours..., commença Tus qui, les jambes soudain coupées, se laissa tomber sur son siège. Je suis allé le voir en rentrant au soir d'une expédition dans le sud, comme je le fais souvent... Et là, je me suis aperçu que...
La nuit était tombée depuis plusieurs heures sur le palais quand Tus se débarrassa de son armure et de ses armes, ne gardant sur lui qu'une dague courte comme il le faisait toujours. Il accepta l'eau qu'on lui tendait, abandonna son équipement aux serviteurs qui étaient accourus vers lui, se massa la nuque pour dénouer ses muscles ankylosés, et se dirigea à la lumière des flambeaux et de la lune jusqu'aux appartements de ses enfants. Il en avait neuf, dont le plus jeune était un bébé de quelques mois et dont le plus vieux, Diwan, avait dix ans. C'est vers la chambre de ce dernier qu'il se dirigea en premier, fronçant les sourcils en constant qu'il y avait toujours de la lumière. Son fils avait très bien pu décider de veiller en cachette avec l'un ou l'autre de ses frères et sœurs, comme ils le faisaient parfois, mais Tus avait un très désagréable pressentiment. Il accéléra vers la chambre et la lumière disparut.
"Diwan ? lança-t-il en ouvrant la porte. Tu es encore debout à cette heure ?"
Son regard balaya la pièce. À première vue, il ne remarqua rien d'anormal, à part que les lampes à huile avaient été renversées sur le côté, peut-être un geste maladroit. Et puis, Tus s'aperçut que le rideau de la chambre était grand ouvert et que le lit de son fils était vide.
"Diwan ? appela-t-il à nouveau en se précipitant vers la fenêtre. Diwan !"
Il ne voyait presque rien dans l'obscurité qui noyait la cour en contrebas, mais il distingua vaguement une silhouette qui s'enfuyait dans la nuit. Une silhouette adulte et qui semblait emporter quelque chose avec elle. Mû par un instinct qui lui avait souvent été salvateur, Tus se précipita hors de la chambre et cria aux gardes qui se trouvaient dans le couloir :
"Faites fermer les portes du palais ! Empêchez tout le monde de sortir ! Et demandez aux nourrices de rassembler tous mes enfants ! Cherchez le prince Diwan dans le palais !"
Il courut ensuite vers l'endroit où la terrifiante silhouette devait déboucher, accompagné par une dizaine de ses soldats qui l'avaient suivi. Heureusement, on n'avait pas perdu de temps pour obéir à ses ordres, et une vague de guerriers se déversait dans la cour en portant des flambeaux. En moins de quelques minutes, les portes du palais furent fermées et cadenassées, et on promit au prince que personne ne les avait traversées. Pourtant, après de longues, éreintantes recherches frénétiques, Tus dut bien se rendre à l'évidence : ce terrible pressentiment, qu'il avait si désespérément souhaité être faux, s'était réalisé. Ils ne trouvaient son fils nulle part, ni dans le palais, ni dans les cours, ni dans les jardins.
Plusieurs groupes d'hommes furent envoyés dans la ville avec l'ordre de la fouiller de fond en comble, mais Tus avait de moins en moins d'espoirs. Il avait voulu prendre le commandement du plus gros bataillon, mais trois de ses enfants s'étaient précipités vers lui presque en pleurant, talonnés par les nourrices qui avaient eu bien du mal à les retenir.
"Père ! s'écrièrent-ils en s'accrochant tous à lui."
Et puis la mère de Diwan arriva aussi, alors Tus renonça à partir.
À contrecœur, il fit signe à Garsiv, qui lui pressa l'épaule avec compassion avant de prendre la tête des opérations. Tus, quant à lui, ramassa Sanaz et Behrdad qui reniflaient en se frottant les yeux et il les emmena à l'intérieur rejoindre ses épouses et leurs demi-frères et sœurs.
La cohue régnait plus que jamais dans le palais. Des chandeliers brûlaient dans toutes les pièces, on s'activait partout pour essayer de trouver d'éventuels complices, des indices qui pourraient renseigner sur les raisons et la destination de cet enlèvement. Dans l'une des grandes chambres à coucher de Tus se trouvaient déjà trois des autres épouses du prince et tous les petits princes et princesses perses. Déposant Sanaz et Behrdad sur son lit, Tus retourna auprès de sa première femme et lui prit les mains.
"Ne t'en fais pas, dit-il, je te fais le serment que nous le retrouverons.
-Comment peux-tu le savoir ? s'exclama Reyhan en se dégageant presque. Personne n'a été capable d'arrêter la personne qui l'a emmené, malgré les gardes, les sentinelles et les archers qui sont censés surveiller ce palais ! Et je sais déjà, au fond de moi, que mon fils n'est plus ici ! Ton frère ne ramènera rien de la cité.
-Tu ne dois pas désespérer avant que Garsiv ne soit revenu ! Et même s'il ne ramène rien, je... je retrouverai notre fils."
Reyhnan détourna la tête et ne répondit pas.
"Père, supplia l'une de ses petites filles, dites-moi que vous allez retrouver Diwan.
-Bien sûr, Parveen, je te le promets, murmura-t-il en posant une main distraite sur la tête de la petite princesse."
Mais, comme la première femme l'avait deviné, Garsiv et ses hommes revinrent bredouille. Il n'y avait trace du prince Diwan nulle part.
"Il faut que tu m'aides, Dastan. Il faut vraiment que tu m'aides, j'ai besoin de toi, répéta Tus en serrant les mains de son frère dans les siennes, des larmes pointant au coin des yeux.
-Bien sûr, Tus, répondit le jeune homme, bouleversé par la détresse de sa famille qu'il percevait dans les mots et dans l'attitude de son frère. Je t'aiderai ! Quel qu'en soit le prix !"