Il avait essayé sans relâche de calmer Naoya durant une bonne partie de la nuit. Mais malgré les bras protecteurs passés autour de lui, le jeune homme continuait d'être parcouru de terribles tremblements, presque des convulsions, qui l'envoyaient cogner contre le mur de la chambre. Il allait se faire mal, à ce rythme-là, c'était certain.

"Naoya ! Calme-toi, je suis là !"

Mais ses mots non plus ne servaient à rien. Sur un violent sursaut, son frère se délogea de ses bras et heurta violemment le mur. Ses cris d'épouvante moururent dans sa gorge alors qu'il perdait brusquement connaissance.

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La jeune fille s'avança dans la rue, hagarde, le regard vide, un cutter à la main.

"Megumi, ne cessait-elle de répéter, Megumi..."

Il n'y avait pas besoin d'être au courant de la série de suicide qui avait frappé son groupe d'amis pour savoir ce qu'elle avait l'intention de faire.

"Arrête ! Reprends-toi ! ordonna Naoto. Megumi n'est pas ici !"

Yoshimi répéta une ou deux fois le nom de son amie défunte avant de sortir brusquement de sa transe. Hébétés, ses yeux fixèrent Naoto, puis le cutter qu'elle tenait à la main. Sur un hurlement horrifié, elle le jeta au loin.

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Tomomi était morte, elle en était certaine. Mais au fond d'elle, il y avait une chose, une seule, qui hurlait pour qu'elle reste en vie. Sa sœur. Elle devait porter secours à sa sœur. Même dans la mort, cet impérieux sentiment resta. Alors, un jeune homme qu'elle ne connaissait pas, ou plutôt, qu'elle n'avait vu qu'une fois, devant la maison de ses parents, le jour où on avait emmené sa sœur, posa ses mains sur elle. Et son désir d'aider sa sœur, conjugué au pouvoir de l'inconnu, se rencontrèrent, se mêlèrent et soudain, Tomomi se réveilla.

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Shouko lui manquait toujours autant. Elle avait pensé que sa meilleure amie reviendrait, comme elle était toujours revenue. Qu'elle réapparaîtrait dans sa chambre ou à la bibliothèque, et lui parlerait de toutes les choses incroyables qu'elle avait vues. Miki s'était habituée à l'étrangeté de Shouko, presque sans étonnement. Elle avait toujours été spéciale, jusque dans l'éclat sage et insondable qui brillait dans ses yeux. C'était l'une des raisons pour lesquelles Miki l'aimait tant. Ce n'était pas tant parce qu'elle pouvait explorer le passé et prédire le futur, ou se rendre aussi inconsistante qu'un spectre. C'était parce que personne n'était une amie comme Shouko.

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Naoya était parti. Seul, maussade, Naoto parcourait les rues grouillantes de Tokyo, à la lumière des innombrables lampadaires, feux de signalisation et enseignes brillantes. Il ne savait pas exactement ce qu'il espérait trouver. Son frère ? Pourquoi Naoya réapparaît-il au fin fond de cette ruelle obscure du quartier de la gare ?

Pourquoi son frère reviendrait-il tout court ? Il avait filé dans ce monde inintelligible pour y retrouver Shouko, très vraisemblablement. Pourquoi se soucierait-il de revenir ? Là-bas, la jeune fille et lui pourraient aider les gens, et Naoya était le garçon le plus gentil et altruiste qu'il ait jamais connu. Naoya était parti. Et la solitude lui broyait déjà le coeur.