Rating : K+ (évoluera peut-être par la suite)

Genre : Général / Aventure

Disclaimer : L'univers et les personnages de One Piece appartiennent au Maître du D, Eiichiro Oda (Quoi ? Vous pensez vraiment que c'est un hasard s'il y a un D au milieu de 'Oda' ?)

Note : Voici un nouveau recueil d'OS - oui, encore un ! Les textes qui vont suivre sont indépendants, mais se suivent chronologiquement. J'aurais pu choisir de présenter cette histoire de façon 'classique' avec plusieurs chapitres qui se suivent, mais j'avais depuis longtemps envie d'expérimenter ce format de One-Shot se succédant tout en étant indépendants les uns des autres.

D'autre part, ce texte (et peut-être aussi les prochains) a été écrit dans le cadre du défi 'Le Chat à Neuf Queues' du Forum de Tous les Périls. Le principe est d'écrire un OS avec neuf mots imposés sur dix proposés. N'hésitez-pas à me contacter par MP pour plus de détails.

Les mots ont été proposés par Aurore D Heart : horoscope, chance, phénix, somnambule, lune, réputation, chemise, chantage, cabine, nuit.


IMMORTEL

Étincelle

An 1128.

North Blue - Royaume de Luvneel.

- Emmène-moi avec toi !

Montblanc Norland baissa les yeux sur le petit garçon qui tirait sur un pan de sa chemise. Il éclata de rire et posa sa grande main sur les mèches blondes de l'enfant, l'ébouriffant avec affection. Le gamin se débattit et repoussa la main en grognant, s'arc-boutant sous l'effort.

- C'est pas drôle ! J'ai huit ans ! Je suis assez grand pour partir avec toi !

- Mon propre équipage ne m'accompagne pas...

L'explorateur s'accroupit pour se mettre à la hauteur du garçon. Celui-ci, les poings sur les hanches, affichait un air buté.

- Le roi veut que nous fassions le voyage avec ses propres soldats.

- Mais je veux voir Kalgara, moi ! Et la cité Shandia ! Et le serpent géant !

- Une autre fois, Marco...

Le botaniste lui donna une tape affectueuse avant de se relever. L'enfant le fixait, boudeur, ce qui lui arracha un nouvel éclat de rire. Il aurait bien le temps, quand il serait plus grand, de voyager et de vivre des aventures. Alors il n'aurait plus besoin des histoires que Norland racontait, à lui et aux autres enfants du Royaume, à chacun de ses retours de voyages. Il adressa un dernier salut au gamin puis monta à bord de l'imposant navire que le Roi avait affrété pour l'occasion.

.

Marco donna un coup de pied dans un caillou qui dévala la pente jusqu'au port. Il était resté jusqu'au bout pour voir le bateau de Norland disparaître sous l'horizon bleu de la mer. Il aurait tellement voulu aller avec lui. Il voulait voir la mer, découvrir de nouvelles îles et manger des fruits bizarres qui n'existaient que là-bas, il voulait vivre des aventures, sauver des gens et se faire des amis géniaux partout dans le monde. Il voulait vivre les histoires plutôt que de se les entendre raconter par un autre. Norland était un idiot, il ne comprenait rien.

Les adultes ne comprenaient jamais rien de toute façon.

Il n'avait pas envie de rentrer chez lui, où sa mère trouverait sûrement une corvée ennuyante à lui donner, alors le garçon fit demi-tour et courut jusqu'à la taverne du Pissenlit Bleu, où Norland et son équipage avaient l'habitude de se rendre. Les enfants du quartier étaient toujours sûrs de le trouver là, une chope de bière à la main, lorsqu'ils souhaitaient entendre une nouvelle histoire.

Marco poussa la porte et entra dans la taverne. Bien sûr Norland n'était pas là. Il venait tout juste de partir avec le Roi. Mais son équipage était présent, ruminant eux aussi la déception de n'avoir pu accompagner leur Capitaine sur GrandLine. Le garçon se fraya un chemin entre les hommes occupés à jouer aux cartes et ceux attablés au bar. Il grimpa sur un tabouret, puis sauta sur la table la plus proche, faisant voler les cartes et les jetons sous ses pieds. Un concert de protestations explosa autour de lui, mais il l'ignora.

- Il faut suivre Norland ! affirma-t-il avec toute l'assurance de ses huit ans.

La colère laissa place à la stupeur.

- Hein ? Mais qu'est-ce que tu racontes encore, Marco ?

Le garçon leva les yeux au ciel, ce que les adultes pouvaient être stupides, parfois ! Poings sur les hanches, il se résolut à tout leur expliquer :

- Il faut prendre un bateau et rattraper Norland, comme ça on ira avec lui voir Kalgara !

Un silence stupéfait suivit sa déclaration, puis tous les hommes éclatèrent de rire. Marco se recroquevilla sous l'ampleur de l'hilarité générale, mais se reprit bien vite. Il avait huit ans, il n'allait pas se laisser impressionner comme ça.

- Qu'est-ce qui vous fait rire, bande de macaques ?!

- Descends de là, morveux.

Stanlos l'agrippa par le col de son tee-shirt et le souleva avec une facilité rageante. Marco se débattit comme un beau diable, mais rien n'y fit et le marin le posa juste là, par terre. Le garçon eut à peine le temps de se relever que les hommes étaient déjà revenus à leur partie de cartes et se disputaient la répartition des jetons éparpillés sur la table.

Grognant de frustration, Marco fit demi-tour.

Il était trop jeune encore pour comprendre qu'entreprendre un voyage aussi long et périlleux ne s'improvisait pas. Trouver un navire suffisamment grand et solide pour écumer la Route de tous les Périls était difficile et l'affréter coûtait beaucoup d'argent. Recruter un équipage compétent l'était tout autant, sans parler de l'équipement et des vivres à prévoir. L'entreprise, si tentante soit-elle, n'était pas réalisable au vu de leurs maigres moyens.

Mais, gamin de huit ans, la tête farcie de rêves et d'aventures, Marco ne pouvait pas le voir. Aussi, alors qu'il atteignait la sortie de la taverne, il aperçut les affaires des marins près de la porte. Et dans un gros sac suspendu à une patère, il vit plusieurs fruits étranges et colorés. Sans même hésiter une seule seconde, il en prit trois au hasard et se faufila aussitôt dehors. Il courut jusqu'au port et se trouva un coin tranquille pour étudier son butin.

Le premier fruit était assez gros, fait d'une sorte d'écorce solide qui formait un agencement curieux de petits losanges orangés. D'épaisses feuilles vertes formaient une corolle sur le dessus du fruit. L'écorce était trop dure pour être mangée et il n'avait rien pour la découper alors il laissa cette première plante exotique de côté pour le moment. La seconde avait vaguement la forme d'une poire et était d'une jolie couleur bleue phosphorescente. Il y avait de petits motifs en spirales jaunes sur la peau nervurée du fruit et Marco avait presque l'impression que la plante palpitait entre ses doigts.

Curieux, il la porta à sa bouche.

S'il n'avait pas le droit de partir avec Norland, il pouvait au moins goûter les fruits bizarres qu'il ne manquait jamais de ramener de ses expéditions. Comme ça, il pourrait presque s'imaginer être parti avec lui.

Il croqua dans la chair bleue et sursauta lorsqu'un cri retentit derrière lui.

- Mais qu'est-ce que tu fais, Marco ?

De surprise, l'enfant avala tout rond. Il le regretta aussitôt, un goût de cendre moisie envahissant sa bouche et sa gorge. Beurk !

- Bon dieu, mais qu'est-ce qui t'a pris Marco ?

- Hein ?

Le garçon leva les yeux vers Benny, l'un des botanistes qui travaillaient avec Norland. Il le regardait, les yeux agrandis d'horreur et tétanisé d'effroi, comme s'il venait de lui pousser une deuxième tête.

.

Deux mois plus tard.

Le garçon se tassa entre les grosses caisses de cargaison qui encombraient quotidiennement les quais. Recroquevillé sous une bâche étanche, il se faisait le plus silencieux possible et tendait l'oreille en quête du moindre son. Il était assez tard pour que les bars et les tripots du port aient fermé leurs portes, et l'aube suffisamment lointaine pour que les pêcheurs les plus matinaux soient encore couchés. L'heure du loup.

Pas un bruit.

Il sortit délicatement de sa cachette, aux aguets, serrant son sac à dos dans ses bras. Les lieux étaient déserts. Alors il avança jusqu'au bord du quai et son regard s'émerveilla à la vision du majestueux navire amarré sous la lumière blanche de la lune.

Les trois mâts se dressaient à une hauteur vertigineuse, comme un défi lancé aux étoiles et aux étendues inconnues - Marco avait appris leurs noms, Mât de Misaine, Grand Mât et Mât d'Artimon. L'entrelac sophistiqué de cordages et de voilures grinçait et bruissait avec la brise nocturne, tandis que le bois craquait doucement sous le clapotis des vagues qui léchaient la coque peinte en jaune et bleue. Le garçon percevait à peine les couleurs dans la semi-obscurité, mais il avait si souvent observé la frégate à la lumière du jour qu'il la connaissait presque par cœur.

L'Hermione avait accosté deux semaines plus tôt, provoquant de vives réactions dans le Royaume. Ce n'était pas tous les jours qu'un navire aussi imposant visitait le Port, tout juste revenu de GrandLine et les cales pleines de marchandises exotiques. Les commerçants et les badauds s'étaient rués sur l'équipage avant même que celui-ci ait pu mettre pied à terre.

Depuis lors tout le monde ne parlait plus que de L'Hermione et de ses marins.

Il se disait beaucoup de choses d'ailleurs. Jonas racontait que la large griffure à la poupe du navire avait été faite par un authentique dinosaure, et Kerri chuchotait tout bas que sous leurs blanches voiles se cachait un pavillon noir, mais Marco n'avait pas bien compris ce qu'il voulait dire. Kerri était un adulte et disait souvent des choses étranges après tout.

Ce qu'il avait parfaitement saisi en revanche, c'est que le bateau allait bientôt refaire voile sur la Route de Tous les Périls.

Et le garçon était fermement décidé à partir avec lui pour retrouver Norland sur l'île des Shandias.

Il resserra la sangle de son sac à dos sur son épaule et tendit la main droite devant lui, se concentrant intensément. Quelques secondes plus tard, de légères flammes bleutées apparurent entre ses doigts et, sourire satisfait aux lèvres, il fit glisser les flammèches sur sa peau, savourant leur chaleur réconfortante. Il ne craignait plus le feu depuis qu'il avait mangé le fruit du démon, comme l'appelait Benny. Marco ne voyait pas ce qu'il y avait de démoniaque là-dedans. Au contraire, c'était amusant.

Jonas avait fait des recherches dans ses nombreux livres de botanique, et avait conclu qu'il s'agissait du Mera Mera no Mi. Benny n'était pas d'accord, arguant que le fruit de Marco n'avait pas les propriétés habituelles d'un logia et...

En fait, le garçon n'avait pas vraiment écouté la suite du débat. Il s'en fichait un peu. Il préférait s'entraîner à faire naître les flammes bleues dans ses mains. Il y arrivait de plus en plus facilement, et c'était franchement cool. Tant pis s'il ne pouvait plus nager. Contrairement à ce que pensait Benny, ce n'était pas cela qui l'empêcherait de partir en mer.

Marco leva la main, et la lumière dansante de ses flammes projeta des reflets liquides que le grand lion d'or, figure de proue de la frégate. Il longea le quai jusqu'à la passerelle menant à bord du navire. Il parcourut l'étroite planche en bois et sauta adroitement sur le pont. Le garçon huma l'odeur de goudron et de sel, se dévissant presque la tête pour admirer les hautes voilures qui habillaient le ciel étoilé. Une joie trépidante envahit son cœur à l'idée de ce voyage dont il rêvait depuis si longtemps.

Tout à son émerveillement, il sursauta lorsque la porte de la cabine du capitaine, à l'autre bout du pont, s'ouvrit brutalement.

- Qui va là ? s'écria une voix grincheuse.

Surpris, Marco cria comme une fille et les flammes dans sa main disparurent. Mais à peine eut-il le temps de réagir que déjà le capitaine était sur lui. Le garçon ne l'avait encore jamais vue, mais sut immédiatement que c'était elle.

Oui, c'était une femme.

De haute taille, elle avait de larges épaules et la carrure d'un homme - malheur à celui qui oserait le lui faire remarquer. La moitié droite de son crâne était rasée, l'autre disparaissant sous une masse volumineuse de cheveux roux, épais et fourchus. Une vilaine cicatrice partait de son œil droit, remontait sur sa tempe et serpentait sur la peau lisse du crâne.

Marco se demanda si elle s'était rasée la tête pour mieux faire voir la vieille blessure. Si elle faisait ça pour effrayer les gens... Le garçon déglutit, ça marchait plutôt bien.

Ses lourdes bottes résonnaient sur le pont et ses yeux noirs lançaient des éclairs. Marco se recroquevilla sur lui-même alors qu'elle posait une main ferme sur son épaule.

- Oï, qu'est-ce que tu fiches sur mon navire au beau milieu de la nuit ? éructa-t-elle.

- J-je... bredouilla faiblement Marco.

Il repensa à l'excuse qu'il avait préparé à l'avance. Il se redressa malgré le poids de la main sur son épaule, et affirma haut et fort :

- Je suis somnambule et...

- Ne me prend pas pour une idiote, morveux. J'ai senti l'odeur de tes flammes.

- Que... Hein ?

Il crut pendant un instant avoir mal compris. La capitaine avait un drôle d'accent, qui sonnait étrange dans sa voix. Un sourire narquois déchira ses lèvres. Mais ce n'était pas vraiment un sourire rassurant.

- Montre, ordonna-t-elle.

Et même s'il n'en avait pas vraiment envie, Marco obéit. Cependant, le regard noir de la capitaine brûlait sa nuque et la main sur son épaule semblait peser une tonne, le garçon avait beau se concentrer sur sa paume tendue devant lui, les flammes bleues demeuraient absentes. Un ricanement échappa à la femme rousse, comme si elle comprenait exactement ce qu'il se passait dans sa tête.

Elle lâcha son épaule, se recula d'un pas, et commença à grogner.

Enfin, ce n'était pas exactement un grognement, mais plutôt un son grave qui palpitait, qui crépitait dans sa gorge. On aurait presque dit une mélodie.

Il se passa alors quelque chose d'étrange, puisque Marco commença à sentir le feu. D'abord celui des lanternes dans la cabine du capitaine, et des torches lointaines sur le port. Il perçut le brasier du phare qui étincelait à des miles de là. Puis le garçon entendit le feu qui coulait dans ses propres veines et qui brûlait dans chacune des fibres de son corps. Baissant les yeux sur sa main, il fut presque surpris de ne pas la voir dévorée par les flammes. Il avait l'impression que le feu palpitait au même rythme que son cœur, que sa respiration devenue saccadée. Il croisa le regard de la capitaine et y lut comme une invitation. Marco dirigea alors son attention sur ses doigts, et fit naître les flammes bleutées avec plus de facilité qu'il ne l'avait jamais fait.

- Comment vous avez fait ça ? demanda-t-il, aussi extasié qu'il était effrayé.

- Je m'en doutais... les flammes du phénix...

Elle avait cessé son étrange musique, et Marco perdit la perception du feu autour de lui. Ses flammes brûlaient toujours, mais il devait se concentrer à nouveau pour les conserver.

- J'en avais déjà entendu parler, mais c'est la première fois que j'en vois, continua la capitaine.

Elle tendit la main et attrapa les flammes de Marco. Bouche-bée, il la regarda jouer avec les flammèches bleues entre ses doigts, sans se brûler. Puis elle leva le bras et avala le feu. Littéralement. Les flammes glissèrent dans sa bouche, elle déglutit puis lâcha un rôt sonore.

- Tu n'es pas le seul à avoir mangé un Zoan Mythique, dit-elle en guise d'explications.

La capitaine lui adressa un sourire narquois et commença à se transformer. Muet de stupéfaction, Marco regarda sa peau se couvrir d'écailles écarlates, ses yeux se fendre en pupilles verticales et ses doigts s'étirer en griffes d'ivoire. Une longue et musculeuse queue battit l'air derrière ses jambes devenue pattes. Les mèches sauvages disparurent et son crâne s'allongea, prenant une forme reptilienne tandis qu'une langue bifide sifflait devant ses crocs acérés.

L'enfant recula d'un pas devant la créature, les yeux écarquillés et la mâchoire sur le point de se décrocher.

- J'ai mangé le Fruit de la Salamandre, siffla-t-elle. Je me nourris et tire ma force des flammes, je peux ressentir l'âme du feu dans chaque brasier, dans chaque flambée. Et toi, petit phénix, tu brûles comme je n'ai jamais vu un feu brûler...

Marco resta muet de stupéfaction un moment. Puis, il bredouilla :

- U-un... phénix ?

Il avait lu des histoires à ce sujet dans les livres de Jonas. L'oiseau mythique, qui venait au monde et mourait dans les flammes, renaissant de ses propres cendres.

- Toi aussi tu peux te transformer. Laisse-moi te montrer...

La capitaine recommença l'étrange grognement-mélodie, mais cette fois le son était plus fort, plus puissant. Il cascadait dans les airs et crépitait entre les voiles, gonflait dans la gorge de la salamandre et résonnait dans le cœur du garçon. Marco sentit à nouveau les feux du port, ainsi que tous ceux de la ville, du royaume tout entier.

Et dans son cœur, un véritable brasier.

Les flammes bleues naquirent dans le creux de ses mains sur une simple pensée. Et le feu remonta sur ses bras, son torse, son corps tout entier se fondait dans le feu. Sa chair, ses muscles, ses organes, ses os s'enflammèrent sans qu'il ressente la moindre douleur. Au contraire, il baignait dans une douce et réconfortante chaleur, une agréable fournaise. La brûlure était réparatrice, curative.

Marco réalisa qu'il avait changé, son corps avait cédé aux flammes bleues et de longues ailes s'étendaient depuis ses épaules. Pouvait-il voler ?

- Makka !? Mais qu'est-ce que tu fous, bordel ?

L'enfant sursauta de surprise, et peu habitué à la carrure de son nouveau corps, trébucha en arrière. La patte puissante de la capitaine le retint par la nuque avant qu'il ne tombe sur le Grand Mât. Elle le redressa brutalement. Le grognement-mélodie avait cessé et Marco sentit les flammes lui échapper alors qu'il retrouvait l'apparence d'un petit garçon.

- T'es folle de te transformer comme ça au milieu du bateau ? ragea l'homme qui venait de les rejoindre sur le pont.

Il était grand et svelte, les cheveux coupés courts et une petite moustache blonde bouclait sur ses lèvres. Il portait une drôle de salopette qui semblait avoir été cousue avec plein de morceaux de tissu différents, comme un patchwork multicolore. Il avait un tee-shirt blanc dessous et un drôle de chapeau sur la tête.

Et il avait l'air très, très en colère.

- Non, mais tu te rends compte des risques ! Et c'est quoi ce marmot bleu que t'as dégoté encore ?

- Ça va, calme-toi Fullis ! rétorqua la capitaine avec nonchalance.

Elle avait repris forme humaine sans que Marco s'en aperçoive.

- T'aurais pu foutre le feu au bateau avec tes conneries ! Encore !

- J'avais le contrôle de la situation !

- Tu as eu de la chance, oui...

Le garçon jeta un coup d'œil au Grand Mât derrière lui. Il réalisa que lorsqu'il avait manqué de trébucher dessus, il avait la forme d'un immense oiseau de flammes bleues. Si la capitaine ne l'avait pas retenu, il aurait très bien pu mettre le feu à la frégate. Sans le vouloir, certes, mais les conséquences auraient pu être dramatiques.

Marco sentit son estomac se nouer. C'était peut-être marrant d'avoir des flammes bleues dans les doigts, ça l'était moins d'incendier un navire. Et s'ils avaient été en pleine mer ?

- Putain Makka, t'es capitaine, arrête d'être aussi immature !

- Et toi, tu ferais mieux d'accorder un peu plus de respect à ta Capitaine justement ! Comment tu veux que l'équipage m'estime si même mon second n'a aucune considération pour moi !

- Commence par mériter mon respect avant de...

Le jeune garçon sourit malgré lui. Ils étaient drôles. Et puis franchement, cette capitaine avait aucune autorité. Sa transformation en salamandre était classe, c'est vrai. Mais elle était carrément nulle comme capitaine.

Marco se mordit la lèvre. Elle avait un certain pouvoir sur le feu, comme lui. Et elle avait un grand navire prêt à aller sur la Route de Tous les Périls. L'enfant sourit. Il avait hâte de voir la tête de Norland quand il le retrouverait sur GrandLine avec un navire et un équipage pareils.

- Emmenez-moi avec vous ! s'exclama-t-il.

Les deux adultes se turent brutalement et dévisagèrent le gamin.

- De quoi ? demanda stupidement Makka.

Marco inspira profondément. Il avait conscience que tout se jouait maintenant. Il devait les convaincre de le laisser embarquer sur le bateau avec eux.

- Emmenez-moi avec vous, répéta-t-il. Je veux partir avec vous sur GrandLine, à bord de L'Hermione.

La capitaine et son second restèrent figés. Interdits.

- Je travaillerais ! Sur le bateau, je veux dire. Je ferais ma part du travail. Je veux aller sur la Route de Tous les Périls, je n'ai pas peur du danger !

La femme rousse hoqueta doucement, puis ses lèvres se déchirèrent en un large sourire et elle éclata de rire. Elle se tordit en arrière et manqua de trébucher sur ses propres pieds. Le second en salopette secoua la tête de dépit.

- Je suis très sérieux ! cria-t-il, vexé de leurs réactions.

- Un marmot comme toi n'a rien à faire sur un navire pira-AÏE !

Fullis venait de donner un coup de poing à sa capitaine en la fusillant du regard. Il se tourna vers Marco, l'air terriblement sérieux.

- Un enfant n'a pas sa place sur un navire marchand comme le nôtre, déclara-t-il.

- Oui, oui, voilà, approuva Makka en se massant l'épaule. Allez, fous le camp, gamin !

- Mais je peux vous aider, argumenta-t-il alors que la capitaine le soulevait par le col de son tee-shirt. J'ai les pouvoirs d'un Fruit du Démon !

- Pouvoirs que tu ne maîtrises même pas, fit-elle remarquer en le menant vers la passerelle.

- Et on a assez d'une pyromane à bord, grommela Fullis dans leur dos.

- Attendez, je...

Elle le balança sur le quai et il roula au sol. Il se redressa aussitôt, furieux, pour voir la femme pousser dans l'eau la planche reliant le navire à la terre ferme.

- Allez, bonne nuit, morveux.

Makka disparut derrière le bastingage avec un geste de la main moqueur, et il eut beau s'époumoner devant la frégate, elle ne revint pas.

.

Durant les jours qui suivirent, Marco tenta par tous les moyens d'embarquer à bord de L'Hermione. Il passait des heures collé aux basques de Makka, à la harceler de questions sur GrandLine - auxquelles elle répondait toujours avec cet air narquois qui faisait qu'il ne savait jamais s'il devait la croire, ou si elle se foutait tout simplement de sa gueule. Il lui expliqua en long et en large tout ce en quoi il pourrait être utile en mer, mais elle contrait tous ses arguments avec une aisance déconcertante - il était pourtant persuadé que savoir jouer Le Saké de Binks à la flûte à bec était ca-pi-tal pour un marin.

Oui bon, au départ, c'était sa mère qui avait insisté pour qu'il apprenne à jouer de la flûte. Puis elle lui avait confisqué l'instrument quand il avait appris des chansons paillardes auprès de l'équipage de Norland. Tsss... les adultes ne savent jamais ce qu'ils veulent !

Quand il insistait trop, Makka se mettait en colère, lui hurlant qu'il n'était qu'un sale mioche arrogant et stupide et que jamais elle ne s'encombrerait d'un tel boulet en mer. Son drôle d'accent ressortait quand elle était furieuse, rendant sa voix rocailleuse comme un orage, ce qui ne manquait jamais de faire rire Marco. Il se moquait alors d'elle et l'appelait 'Ogresse des Mers', ce qui ne faisait que l'énerver encore plus. C'était en général à ce moment-là que la capitaine le balançait par dessus bord et que l'un des membres d'équipage était obligé d'aller le repêcher.

Ces derniers s'amusaient beaucoup de la situation, faisant des paris sur le temps nécessaire avant le plongeon fatidique ou parfois, sur le nombre de plongeons dans la journée - le record était de six. Le marin qui perdait le pari était de 'corvée de repêche' pour sortir Marco de l'eau.

Seul Fullis était contrarié par l'entêtement du garçon.

Enfin, Makka l'était aussi, mais ça ne comptait pas. Le second en salopette regardait Marco d'un air méfiant depuis qu'il avait menacé de leur faire du chantage.

Un jour, après un énième plongeon, il essorait rageusement son tee-shirt trempé et avait balancé un regard furieux à la capitaine qui se tordait de rire.

- Si tu ne me prends pas à bord, j'irais raconter ton secret partout dans la ville !

La réaction avait été tellement immédiate que Marco avait cru gagner. La rousse avait aussitôt cessé de rire, trébuchant à moitié sur un cordage qui traînait par terre et l'avait fixé, incrédule. Les membres d'équipage aux alentours s'étaient tous figés, muscles tendus et mains crispées. Le regard de Fullis s'était fait sombre et dur, ses doigts se fermant sur le manche de son sabre. Marco s'était redressé, fier de lui.

- Makka ! Prends-moi dans ton équipage, où je raconte à tout le monde, dans toute la ville, que tu as mangé un Fruit du Démon !

Il y avait eu un moment de flottement, puis la Salamandre avait souri doucement. Et ce sourire avait inquiété Marco. Il avait l'habitude de voir la capitaine hurler et tempêter comme une furie. Il avait l'habitude de la voir rire et se moquer de lui sans la moindre considération. Elle était souvent hautaine, narquoise, supérieure. Mais ce sourire... c'était un sourire doux et gentil.

Le souvenir de ce sourire le faisait encore frissonner aujourd'hui.

Makka s'était alors avancée sous les regards entendus - et détendus - de son équipage et avait escaladé la figure de proue de la frégate pour se jucher sur la tête dorée du lion. Elle avait hurlé comme une forcenée, attirant l'attention de tous les marins, les marchands et les badauds qui grouillaient dans le port. Puis, elle s'était transformée en Salamandre.

Là, devant tout le monde. Aux yeux de tous.

Marco était stupéfait et dépité. Son ultime plan de secours avait échoué.

L'équipage était partagé entre le rire et le désespoir. Fullis était fou de rage, il avait hurlé et tempêté pendant presque une heure contre sa capitaine immature et stupide, répandant une pluie de postillons autour de lui. Ce qui avait beaucoup amusé les hommes de L'Hermione.

Toute guillerette, Makka avait donné une tape amicale au garçon, souriant de toutes ses dents.

- Maître chanteur et joueur de flûte... Maah... tu es un garçon bourré de talents !

Marco avait passé le reste de la journée à bouder, assis en tailleur sur une bitte d'amarrage. Il avait appris après coup que même si la capitaine restait discrète sur son fruit du démon, cela n'avait rien d'un secret. Aussi, même si elle n'avait pas évoqué ses pouvoirs depuis son arrivée à Luvneel, elle ne voyait aucun inconvénient à faire une démonstration publique de sa capacité. Alors si en plus, elle pouvait embêter Marco...

Les réactions en ville avaient été plus mitigées. Passé l'émerveillement face à l'exotisme de ce navire venu de si loin, et une fois les transactions les plus juteuses conclues, l'équipage de L'Hermione s'était avéré être bruyant et assez encombrant. Les hommes passaient leurs soirées dans les bars à chanter à tue-tête et à se saouler. Plusieurs jeunes femmes de la Haute-Ville avaient été en leur compagnie - même si Marco ne voyait pas ce qu'il y avait de mal à la compagnie des marins. Leurs histoires devaient être bien plus amusantes que les repas officiels des dignitaires du Royaume.

Même Benny et Kerri voyaient les hommes de L'Hermione d'un mauvais œil. Au début, ils s'étaient inquiétés de l'idée que Marco s'était mis dans la tête de partir avec eux sur GrandLine. Les deux botanistes avaient été rassurés - et un brin amusés - du refus musclé que lui opposait à chaque fois la capitaine. Benny était même allé boire un verre avec Makka pour discuter des pouvoirs du Fruit de Démon de Marco, et ils avaient eu l'air de bien s'entendre.

Mais après la fameuse démonstration sur la proue du navire, Benny avait pris le garçon à part pour une 'discussion sérieuse'. L'explorateur lui avait dit de se méfier des marins de L'Hermione et d'arrêter de les provoquer comme il le faisait. Ces hommes, et la capitaine en particulier, avaient écumé La Route de Tous les Périls, la plus dangereuse des mers. Et ils y avaient survécu. Ils étaient forts et qui savait de quoi ils étaient capables. Marco avait protesté, mais Benny avait insisté. Le garçon avait eu l'impression que le botaniste lui cachait quelque chose, mais n'avait pas réussi à en savoir plus. Dès lors, à chaque fois qu'il retournait sur la frégate, l'un des membres de l'équipage de Norland restait au port pour garder un œil sur lui.

Ce qui ne servait pas à grand chose, Makka refusait encore et toujours de le laisser embarquer.

En dernier recours, il avait essayé de monter en cachette sur le bateau et de se planquer dans la cale en attendant qu'ils prennent la mer. Mais la capitaine et tout l'équipage le connaissaient à présent si bien qu'ils l'avaient trouvé avec une facilité humiliante. Marco avait fait une crise, mais la rousse fulminante l'avait balancé à la flotte sans même l'écouter. Le garçon se désespérait de pouvoir retrouver Norland sur l'île des Shandias.

À ce rythme-là, Benny et les autres n'avaient pas de soucis à se faire : Marco n'était pas près de quitter Luvneel. Mais ils veillaient quand même...

- Tu sais, Norland est parti il y a presque trois mois, lui dit Jonas un jour. Ils ont déjà du atteindre l'île et vont bientôt entamer leur voyage de retour. Même si tu pars aujourd'hui pour les rejoindre, tu risques juste de les rater...

Cela n'avait pas réconforté le garçon, toujours vexé comme un pou.

Puis vint le jour où L'Hermione, à son tour, se prépara au départ. Marco refusa catégoriquement de descendre au port pour leur dire au revoir. Il resta cloîtré chez lui toute la matinée, observant par le coin de la fenêtre de la cuisine les quais qui bourdonnaient d'activité et les larges voiles de la frégate qui se déployaient sur le ciel d'azur. À midi, il put voir la silhouette facilement reconnaissable de Makka sur le pont, s'égosillant sur ses hommes qui allaient dans tous les sens pour affréter le navire. Sa demi-chevelure rousse se déployait comme une corolle autour de son visage.

Un nœud se forma dans l'estomac de Marco.

Le garçon bondit sur ses pieds, bouscula sa mère qui l'appelait pour passer à table et se rua à l'extérieur. Il dévala la pente qui menait au port à toute allure, manquant de trébucher à plusieurs reprises. Il bondit sur les quais, se faufila entres les passants, donnant quelques coups de coudes pour se frayer un passage plus rapidement. Émergeant enfin de la foule, il s'aperçut que la frégate avait déjà quitté le port et voguait à quelques encablures de là.

- Makka ! hurla-t-il à s'en écorcher la gorge.

La tête rousse et ébouriffée de la capitaine apparut au dessus du bastingage. Il crut entendre l'écho de son rire moqueur alors qu'elle agitait les bras dans sa direction. D'autres membres d'équipage se joignirent à elle pour lui faire signe et Marco bondit sur place en faisant de grands gestes des mains, hurlant un mélange de promesses et d'insultes que, dans son exaltation, il ne parvenait même pas à démêler. Même lorsque L'Hermione fut trop loin pour être à portée de voix, il continua, ignorant les murmures et les regards dans son dos.

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Plus tard dans la journée, Marco alla à la taverne du Pissenlit Bleu. Puisqu'il était convenu que Norland devait actuellement entamer son voyage de retour, il devenait inutile de partir en expédition pour le rejoindre. Alors autant retrouver les autres membres d'équipage pour passer le temps ensemble en attendant le retour du Capitaine Montblanc.

Perché sur un haut tabouret avec un jus de pomme dans les mains, le garçon observait la partie de cartes qui opposait Benny et Jonas à Kerri et Stanlos.

- Tsch, une bonne chose que ce gibier de potence de l'Hermione ait enfin mis voile !

- Pourquoi tu dis ça ? demanda naïvement Marco. Makka est bizarre, mais elle est drôle. Tu l'as jamais vue quand elle est en colère ?

- C'est de la vermine de forbans, tout ça...

- Stanlos, prévint Benny d'une voix ennuyée, sans quitter son jeu des yeux.

- Quoi ? J'vois pas pourquoi tu veux l'cacher au gamin, s'énerva Stanlos.

- L'a raison, Ben, approuva Kerri. C'est pas parce qu'il s'est entiché de cette nana qu'il faut...

- On n'est sûr de rien, coupa Benny.

Le garçon fronça les sourcils, sans comprendre.

- Sûr de quoi ? Vous parlez de quoi ? interrogea-t-il.

Les adultes l'ignorèrent et Marco se renfrogna. Il détestait quand les grandes personnes faisaient ça. Benny conservait son calme tranquille, mais son œil sévère ne quittait plus Stanlos.

- Arrête, y'a pas à tortiller, tu l'as vue se transformer l'autre jour ? Et t'as vu l'avis de recherche, oui ou non ? cracha Stanlos en sortant une affiche de la poche de son manteau.

Il plaqua le document sur la table, et agile comme un singe, Marco l'attrapa avant que Benny ne l'en empêche. C'était un avis de recherche, comme l'avait mentionné le botaniste. La photo était assez floue, mais la moitié de chevelure rousse et la cicatrice sur le crâne étaient révélatrices. Il lut le nom et le montant :

Makkalenka, 34 000 000 Berrys.

- Héééééééé ?!

- Ta copine salamandre, c'est une pirate, Marco, annonça Kerri.

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Quelques mois plus tard.

- Là-bas, je vois la fleur géante !

- Oui, moi aussi ! Dépêchons-nous ! Les étamines de cette fleur nous permettront de faire des médicaments pour la Princesse malade !

- Amis Tontattas, tous avec moi !

Les enfants s'éparpillèrent en courant et en hurlant. Ils bondissaient par dessus une brindille figurant une dangereuse plante carnivore. Ils rampaient dans un champ d'herbe symbolisant un tumultueux océan. Ils escaladaient un amas rocheux représentant une montagne infranchissable. Marco et ses amis partaient à l'aventure, comme tous les après-midis. Aujourd'hui, ils étaient des Nains sur Green Bit et leur princesse était tombée grandement malade. La course contre la montre pour trouver le remède était enclenchée !

Arrivé le premier en haut de l'amas rocheux, Tontatta-Marco brandit les poings en signe de victoire. Il allait aborder le prochain obstacle lorsque son regard tomba sur la mer. Un navire s'approchait du port. Un navire avec la bannière du Roi. Un navire qu'il avait déjà vu.

- Il est revenu, souffla-t-il.

Un large sourire déforma ses lèvres et son cœur s'emplit de joie. Le garçon se tourna vers ses compagnons de jeu.

- Il est revenu ! s'exclama-t-il. Norland est revenu !

Regards entendus et mines émerveillées, la Princesse Naine fut aussitôt oubliée. Les gamins dévalèrent la pente qu'ils avaient mis l'après-midi à gravir dans leurs jeux et se ruèrent jusqu'au port. Mais lorsqu'ils arrivèrent aux quais, une longue file de soldats de la Garde Royale leur bloquait l'accès. Les garnements tentèrent de se faufiler entre les jambes des militaires, trop pressés de revoir leur héros pour se soucier des consignes de la Garde. Les soldats les rabrouèrent fermement, leur ordonnant de déguerpir.

Marco aperçut Benny et les autres, eux aussi bloqués par les militaires.

- Héé, qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi on peut pas voir Norland ?

- Vous feriez mieux de rentrer chez vous, les enfants, répondit le botaniste d'un air étrangement soucieux. Norland a des affaires à régler au Palais avec le Roi.

Il entendirent un convoi passer de l'autre côté de la haie de soldats. Entre deux mouvements de militaires, Marco réussit à apercevoir le célèbre explorateur, avant qu'il ne s'éloigne vers le Palais, escorté d'un nombre ahurissant de gardes.

- Benny, pourquoi Norland il porte des chaînes ?

L'homme pinça les lèvres sans répondre. Derrière lui, les autres botanistes parlaient à voix basse entre eux. Marco sentit son ventre se nouer. Il se passait quelque chose mais Benny ne voulait pas lui en parler. D'un pas rapide et agile, il se faufila au milieu du groupe d'adultes et se planta devant Stanlos. Il n'était pas toujours très gentil, mais il disait toujours la vérité.

- Qu'est-ce qui se passe ? demanda le garçon.

- Ils n'ont pas trouvé l'île... grogna l'homme, de méchante humeur.

- Quoi ? Mais... Et Kalgara, alors ?

- On ne sait pas ce que les Shandias sont devenus... répondit Kerri. Le Roi est furieux, il pense que Norland ment depuis le début...

- Mais ! C'est complètement débile...

- Ça suffit ! intervint sèchement Benny en tirant Marco et les autres enfants loin des gardes restés sur les quais.

Jetant un œil par dessus son épaule, le garçon aperçut les soldats qui regardaient le groupe de botanistes de Stanlos et Kerri d'un air mauvais. Il y avait de la tension dans l'air. Comme si quelque chose de terrible allait arriver. Ça faisait la même chose quand ses parents étaient sur le point de se disputer, avant que son père ne quitte la maison, puis l'île. Marco sentit une sourde inquiétude engourdir ses membres. Ça n'allait pas. Ça n'allait pas du tout.

- Rentrez chez vous, répéta Benny d'une voix sombre.

La plupart des gamins s'éparpillèrent après avoir échangé un regard inquiet. Marco s'attarda et regarda le botaniste d'un air grave.

- Il ne va rien arriver, hein ? Même si le Roi croit que Norland ment, il ne va rien arriver ?

- Rentre chez toi, Marco.

.

Le lendemain.

- Montblanc Norland, par décret royal, vous êtes condamné à mort pour haute diffamation.

La grande silhouette sur l'échafaud était à peine visible tant la Grand-Place était bondée. Marco voulut se faufiler entre les badauds mais une poigne solide le retint. L'enfant leva les yeux vers Benny qui lui tenait fermement le bras, le visage sombre et le regard triste. Plus loin, le drame suivait son cours sur la potence, le célèbre explorateur ne démordait pas de sa position, affirmant que la Cité d'Or et le peuple Shandia existaient... Un frisson de doute traversa la foule. Norland était aimé et admiré de tous après tout.

Un espoir fou fit battre le cœur de Marco. Peut-être que tout allait s'arranger en fin de compte, malgré l'air sombre de Benny...

- L'île a peut-être été engloutie par les flots... avançait Norland.

- Assez ! jugea le vieux Roi depuis le grand fauteuil qui avait été installé pour lui près de l'échafaud.

Une nouvelle palpitation parcourut la foule. « MENTEUR ! » Marco ne put dire d'où vint la première injonction, mais très vite elle se répéta et s'amplifia, reprise ici et là, de plus en plus fort. La foule grondait, la foule était en colère.

Marco voulut hurler, leur dire qu'ils étaient tous des idiots, que Norland était quelqu'un de bien, que jamais il ne leur aurait menti. Jamais il ne lui aurait menti. Mais Benny prit les devants et l'enferma dans l'étreinte solide de ses bras, une main fermement plaquée contre sa bouche. Marco se débattit, essaya même d'utiliser son Fruit du Démon, mais il ne le maîtrisait pas assez bien, la panique empêchait sa concentration et Benny était nettement plus fort que lui.

Quelque part dans la foule, Jonas et Kerri essayèrent de prendre le parti de leur capitaine. Benny souleva Marco, décidé à l'éloigner. Autant lui éviter ce spectacle. Plusieurs des membres de l'équipage - dont Stanlos - avaient été mis aux arrêts dans la nuit, après avoir protesté un peu trop violemment contre le sort réservé à Norland. Depuis, les gardes royaux étaient sur les dents. Certains des partisans de Montblanc étaient étroitement surveillés. Même si le cœur de Benny était déchiré par la tournure des événements, il ne pouvait pas laisser le gosse faire une scène.

Il l'emmena jusqu'au port, où il libéra sa bouche, sans toutefois le relâcher.

- Arrête Benny, on doit y retourner ! On doit leur dire ! Il faut...

- Ça suffit.

Le marin avait parlé d'une voix calme pourtant l'enfant se tut immédiatement. Benny ne s'énervait jamais, ne criait jamais. Mais il y avait quelque chose, dans sa posture, son regard, dans la tonalité grave et profonde de sa voix qui imposait le respect. Les larmes aux yeux, Marco resta silencieux.

- On ne peut rien faire. Tu ne ferais que t'attirer des ennuis, et cela ne sauverait pas Norland. Ce n'est pas ce qu'il aurait voulu.

- Mais ils disent que c'est un menteur ! laissa échapper le garçon.

Un éclat sombre passa dans les yeux de Benny.

- Les gens diront beaucoup de choses sur Norland. Des choses méchantes, des choses fausses. Ils vont détruire sa réputation. Mais tu ne dois jamais les écouter. Tu ne dois jamais les croire. Rappelle-toi toujours du capitaine comme d'un homme bon et honnête. Souviens-toi que non, il n'était pas un menteur...

La voix de Benny se brisa sur le dernier mot et Marco commença à pleurer. Le botaniste le prit dans ses bras et le serra fort tandis qu'au loin résonnaient les cris de la foule devant la mise à mort de son capitaine.


Huit ans plus tard.

An 1136.

North Blue - Royaume de Luvneel.

- Promets-moi d'être prudent !

- Oui, oui, grimaça l'adolescent en s'arrachant à l'étreinte de sa mère.

Elle le regardait avec les yeux brillants de larmes et il voyait bien qu'elle se retenait de ne pas en faire plus. Marco se sentit vaguement coupable de la mettre dans un tel émoi. Il était son unique fils, et sa seule famille. Mais il ne pouvait pas rester plus longtemps à Luvneel. Il ne le supportait pas.

Il ne tolérait plus les mensonges à l'encontre de Norland. L'explorateur d'exception, le botaniste de génie était rabaissé à la position d'affabulateur et de fou. Il était furieux de voir avec quelle facilité ceux qui l'admiraient de son vivant, se plaisaient aujourd'hui à couvrir son nom d'opprobre. Ils traînaient dans la boue celui qu'ils acclamaient autrefois comme un héros et leur hypocrisie emplissait l'adolescent de rage. Quel genre de lâche et de misérable retourne ainsi sa veste pour suivre une stupide opinion publique, dictée par un non moins stupide souverain ? Cette simple pensée suffisait à lui faire serrer les poings de colère.

Le coup de grâce avait été donné avec la parution de ce bouquin idiot, une parodie de conte pour enfants qui ne servait qu'à mieux bafouer et humilier la lignée Montblanc. C'était cela, plus que tout le reste, qui l'avait convaincu de partir. La goutte de trahison faisant déborder un vase de rancœur.

- Tu es prêt, Marco ? demanda Benny.

- J'arrive.

Tous les hommes l'attendaient à bord du navire, prêts pour le grand départ. L'équipage avait bien changé depuis la mort de Norland.

Certains, comme Stanlos et Kerri, avaient quitté le Royaume depuis un moment déjà. Refusant de fouler plus longtemps les terres qui avaient trahi leur capitaine, ils avaient choisi une autre voie pour poursuivre leur vie. Kerri avait envoyé quelques lettres au début, mais cela faisait des années que l'on n'avait plus de nouvelles d'eux.

D'autres étaient toujours là, fidèles au poste et à leur chef disparu, comme Jonas, et bien sûr, Benny. Malgré le ressentiment qu'il conservait à l'égard du Royaume, il avait pris la tête de l'équipe d'exploration de Luvneel, décidé à perpétuer les idéaux et la soif de découverte de Norland. Peut-être dans une tentative désespérée de montrer à son peuple l'erreur dans laquelle il se leurrait. Marco n'était pas si optimiste, il n'y avait pas de salut pour une population s'aveuglant de ses propres mensonges. Mais une vieille solidarité le rattachait à Benny et aux autres 'anciens', le souvenir de Norland vivait en chacun d'eux. Et il savait bien que sa meilleure occasion de s'éloigner du Royaume était à leurs côtés.

À seize ans, Marco était jeune pour rejoindre une mission d'exploration d'aussi grande envergure. Mais les botanistes le connaissaient bien, y compris ceux qui avaient rejoint l'équipage ces dernières années. Alors que les autres enfants avaient fini par se lasser des histoires fantaisistes racontés par les aventuriers, lui n'avait jamais raté aucune rencontre, les histoires se changeant en discussions animées à mesure qu'il grandissait.

Seule sa mère était vraiment réticente à le laisser s'en aller, quoiqu'elle préférait sans aucun doute cela à son autre lubie d'enfance...

- Promets-moi de rester sagement avec Benny et les autres, disait-elle justement d'un ton réprobateur et autoritaire.

- Maman...

- Promets-moi, insista-t-elle.

- Maman, je n'ai aucune intention de devenir pirate, affirma-t-il.

Marco avait eu... une 'passade' jusqu'à l'âge de onze ou douze ans, nourrissant une passion excessive pour les Pirates de la Salamandre, et leur volcanique capitaine qui avait mis un nom sur son Fruit du Démon. Il collectionnait les articles de journaux et les avis de recherche qui tapissaient alors les murs de sa chambre d'enfant. Fut un temps où il clamait à tort et à travers qu'il deviendrait pirate un jour.

Son obsession infantile l'avait également conduit à faire des recherches sur le mythe de la Salamandre. Créature née des cendres du Feu Originel, elle se nourrissait de flammes vives et chantait le feu. Ce dernier point avait avivé son intérêt, il avait encore en tête l'étrange son que produisait Makka, fait de grognements et de musique, qui lui avait permis de sentir le feu mieux qu'il ne l'avait jamais perçu avec ses propres pouvoirs, même aujourd'hui où il maîtrisait pleinement ses capacités.

Sa mère avait été atterrée et fermement opposée à cette lubie d'enfant. Benny l'avait regardé d'un air amusé, mais s'était attaché à tempérer la fascination que Marco éprouvait à l'époque pour Makka la Salamandre. Son fruit ne lui permettait pas de guérir par le feu, comme le sien. Pas plus qu'il ne lui octroyait le contrôle et la manipulation des flammes, comme le Mera Mera no Mi. La capitaine était un Zoan, mythique certes, mais un Zoan tout de même. Comme tous ceux de sa catégorie, son fruit lui offrait la capacité de se transformer, ainsi qu'une force musculaire accentuée. Le reste appartenait aux légendes et aux fantasmes.

L'enfant de l'époque l'avait à peine écouté. Aujourd'hui, Marco comprenait mieux ce qu'il avait tenté de lui expliquer. Mais il n'oubliait pas ce que cela faisait, de sentir chaque flamme, chaque étincelle à des kilomètres à la ronde. Il n'avait pas rêvé cette sensation.

Quels que soient les réels pouvoirs de Makka, le jeune adolescent avait fini par se lasser de la piraterie pour revenir à ses premiers amours : l'exploration, l'aventure et, accessoirement, la botanique. Sa mère avait accueilli ce 'retour aux sources' avec réserve, soulagée qu'il ne veuille plus se faire criminel, mais soucieuse des dangers auxquels il s'exposerait toutefois. Elle n'oubliait pas, bien sûr, la tragique fin de Montblanc Norland.

- Promis ? demanda-t-elle à nouveau.

Marco se troubla. Elle lui apparaissait si fragile à cet instant, sous la lumière chaude de l'aube. Le masque de la femme forte, de la mère célibataire ferme, sévère mais toujours juste, se fissurait sous ses yeux, laissant apparaître une maman démunie... Une envie puissante de la protéger toujours le saisit aux tripes et sur une impulsion, il la prit dans ses bras, la serrant fort pour étouffer ses sanglots.

- Je t'écrirais, chuchota-t-il. Je reviendrais.

- Marco ! l'appela Jonas dans son dos.

Il se sépara de sa mère et l'embrassa sur la joue avant de se détourner. Il renifla, ignorant la boule dans sa gorge et embarqua sur le navire. L'adolescent se pencha sur le bastingage pour voir sa mère et les autres proches de l'équipage rapetisser sur les quais qui s'éloignaient à mesure que le vent gonflait les voiles du bateau. Il lui fit signe de la main, jusqu'à ce que sa silhouette disparaisse au loin. Il se retourna alors et rejoignit la proue du navire, le regard perdu dans l'immensité de l'océan.

Un sourire démangea ses lèvres.

Il reviendrait à Luvneel, il le savait. Il tenait trop à sa mère et à ses amis pour les quitter définitivement, mais il rêvait depuis si longtemps de quitter l'île pour explorer de nouveaux horizons. Quels paysages fabuleux allait-il découvrir ? Quelles rencontres étonnantes allait-il faire ? Quels mystères, quels trésors, l'attendaient par de-là cet horizon bleu ?

Et une part de lui se demandait s'il ne croiserait pas à nouveau Makka, au hasard de ses voyages ?