Naoya ne savait pas que son frère était sorti sur le pallier de leur chambre d'hôtel pendant la nuit pour aller converser avec Kanako Kurahashi. Lui dormait profondément et n'avait été réveillé ni par le couinement du sommier du lit de son frère lorsque celui-ci s'était redressé en sursaut, tiré du sommeil par un cauchemar, ni par le froissement des draps que Naoto avait écartés, pas plus que par ses pas silencieux sur le tapis ou le grincement de la porte lorsqu'il l'avait ouverte, et de son léger claquement quand il l'avait refermée derrière lui. Le retour de son frère dans la chambre d'hôtel ne l'avait pas plus tiré du sommeil, et il n'aurait sûrement rien su de cette sortie s'il n'y avait pas eu son pouvoir de lire dans les esprits des gens qui entraient en contact physique avec lui. Le lendemain de leur rencontre avec la scientifique Kanako Kurahashi, Naoya, à son réveil, avait trouvé son grand frère déjà debout devant la baie vitrée de leur chambre. Le jeune homme ne savait pas ce que Naoto contemplait ainsi à travers la vitre, probablement rien de particulier -il le sentait songeur. Mais enfin, il s'était extrait du lit, l'esprit encore tout embrumé de sommeil, et avait titubé vers son frère pour un câlin -parce qu'il était angoissé par les évènements de la veille, parce que sa main blessée le lançait terriblement et parce qu'il avait besoin, comme tout le monde, de contact physique de temps en temps. Naoto s'était détourné de la fenêtre en l'entendant approcher, et Naoya n'avait eu aucun problème pour se nicher dans ses bras. Au sortir du lit et des couvertures chaudes, il avait eu un peu froid, mais la tiédeur de la poitrine de son frère et de ses bras autour de lui l'avait réchauffé. Et puis, il les avait senties. Les émotions extrêmes que son frère ressentait. Elles avaient coulé dans sa tête en même temps qu'un tourbillon de souvenirs auxquels il ne pouvait pas échapper -c'était sa malédiction, de voir et ressentir tout ce que les gens cachaient en eux-mêmes, plus particulièrement leurs sentiments les plus noirs et les plus répugnants. Mais avec son frère, il n'avait jamais rien ressenti de tout cela. Naoto éprouvait certes souvent une profonde colère, mais les sentiments de douceur et de tendresse qu'il ressentait pour son petit frère amoindrissaient le mal que sa rage aurait pu causer à Naoya, qui de fait ne la sentait presque plus. Cela n'avait jamais paru déranger Naoto non plus que son frère ait accès à tous ses souvenirs. Il n'avait, après tout, rien à lui cacher. Ceux que Naoya ressentit au contact de ce câlin matinal pas plus que les autres, mais il n'empêche que la cadet des deux frères éprouva quand même un choc en les voyant.
D'abord, il se retrouva spectateur d'un rêve que Naoto avait fait pendant la nuit -celui qui l'avait poussé à sortir sur le pallier. Dans ce rêve régnait une atmosphère douce et cotonneuse, comme un petit nid douillet ou une pile de draps propres. La lumière coulait à flot dans la chambre nuptiale que Naoya découvrit, meublée d'un placard et de deux commodes en bois clair. Sur l'une d'entre elles trônait un bouquet de délicates fleurs rose pâle dans un vase en porcelaine blanc - les mêmes que celles dont Kanako Kurahashi avait fait cadeau à son grand frère pour le remercier de l'avoir sauvée, réalisa Naoya. Une élégante lampe jaune clair, un tableau d'art abstrait dans les mêmes tons que la lampe et un lit double recouvert de draps blancs complétaient l'ameublement de la pièce. Dans ce lit, Naoya reconnut sans une seconde d'hésitation la grande stature de son frère et ses cheveux noirs qui tombaient devant ses yeux sombres, encore pleins de sommeil. Naoto portait un pyjama bleu ciel. Lorsqu'il tourna la tête vers l'une des commodes, son regard se posa sur la photo encadrée qui y trônait. Le cliché le représentait, un sourire discret mais heureux sur le visage, vêtu d'un élégant costume blanc et d'un nœud papillon noir. A ses côtés, Kanako resplendissait dans une robe de mariée blanche qui paraissait douce comme de la soie. Dans ses mains gantées de blanc, elle tenait le même bouquet de fleurs que celui qui trônait sur la commode. D'ailleurs, deux fleurs identiques étaient piquées dans ses cheveux acajou relevés en chignon et recouverts d'un voile de mariée, et une autre était accrochée au bustier de sa robe. Elégamment maquillée, elle souriait, épanouie. Cela fit une drôle d'impression à Naoya, de voir son frère visiblement marié à cette femme.
Ce sentiment s'accrut lorsque la voix claire de Kanako appela gaiement, plus loin dans la maison :
"Chéri ! Tu vas être en retard au travail !"
Naoya vit son frère se redresser, visiblement confus.
"Travail ? répéta-t-il à lui-même, comme s'il n'avait jamais entendu ce mot avant."
Mais il était vrai que la notion d'aller travailler ne s'était jamais appliquée à lui. Difficile de décrocher un job quand on est enfermé dans un centre de recherches qui vous utilise comme cobaye pour en savoir plus sur vos pouvoirs de télékinésie.
Naoto quitta le lit et, comme s'il savait parfaitement où il allait mais sans connaître les lieux en même temps, il sortit de la chambre et gagna la cuisine, d'où l'appel de Kanako était venu. Celle-ci s'employait à verser du café dans une tasse en porcelaine blanche, et l'arôme délicieux de la boisson chaude se répandit dans la pièce. Dans le même temps, des œufs au plat à l'air appétissant grésillaient dans la poêle. En passant, Naoto s'accroupit pour caresser le petit chat couleur crème qui lapait avidement du lait dans son bol. L'animal s'interrompit un instant et miaula en guise de bienvenue.
"Bonjour, chéri ! lança gaiement Kanako, qui, debout devant la cuisinière, s'occupait des œufs.
-Bonjour, répondit distraitement Naoto, l'air complètement absorbé par la fourrure toute douce du petit chat qu'il continuait de caresser."
Voyant que son époux ne se décidait pas à se mettre à table, Kanako le gronda :
"Si tu ne te dépêches pas, tu vas être en retard !"
Elle souleva l'assiette dans laquelle se trouvait le petit-déjeuner de son mari et vint le porter à table.
"Oui, finit par acquiescer Naoto avant de se relever et de prendre place devant sa tasse de café fumant."
Kanako retourna à l'évier et ouvrit le robinet pour commencer à laver la vaisselle. Son mari souleva sa tasse et s'apprêtait à la porter à ses lèvres lorsqu'il sembla brusquement réaliser quelque chose.
"Naoya..."
A l'instant où son frère sembla s'inquiéter de lui, dans ce rêve où il n'apparaissait nulle part, Naoya se sentit mieux. Cette scène ordinaire de la vie du couple marié qu'était Naoto et Kanako lui semblait toujours un peu étrange, mais elle avait déjà quelque chose de plus familier maintenant que son frère pensait à lui. Cela sembla surprendre Kanako, qui interrompit sa vaisselle pour se tourner vers son mari, les yeux écarquillés.
"Où est Naoya ? demanda Naoto en parcourant la pièce des yeux, avant d'arrêter son regard sur sa femme.
-On devrait essayer d'oublier ton frère, répliqua Kanako avec brusquerie.
-Quoi ?
-C'est toi qui m'as demandé de ne plus parler de lui, rappela-t-elle.
-C'est faux. Jamais je n'aurais pu dire une chose pareille, protesta Naoto.
-Mais si !"
Naoto dévisagea son épouse d'un air éberlué tandis qu'elle poursuivait :
"Tu as toujours dit que tu voulais mener une vie normale !"
Ces mots meurtrirent le coeur de Naoya. Certes, il savait que son frère aurait aimé ne pas être encombré de ces pouvoirs qui le rendaient si imprévisible et qui l'empêchaient de vivre en société. Certes, il se doutait que lui-même, doté de sa faculté de lire les esprits, bien contre son gré, souvent en proie à des crises de panique ou des pertes de connaissance, était un frein considérable à la possibilité de son frère de vivre une vie normale. Mais entre en avoir conscience et l'entendre dire de façon aussi froide et catégorique, il y avait un grand pas. Mais Naoto paraissait presque aussi blessé que lui, mais plutôt comme si sa femme l'avait insulté. Il fronça les sourcils et la foudroya du regard avant de demander d'une voix sèche :
"Pourquoi es-tu là ?"
Elle eut un mouvement de recul, comme s'il l'avait giflée. Le chat continuait de boire dans son bol. La cuisine resplendissait toujours de lumière. L'odeur délicieuse du café flottait toujours dans l'air. Mais subitement, la tension semblait peser de tout son poids dans la pièce. Naoto posa sa tasse et se leva, fouillant les alentours du regard.
"Où sommes-nous ? exigea-t-il de savoir. Qu'est-il arrivé à Naoya ?"
Le visage de Kanako se ferma.
"Ici, c'est chez nous, et tu as dit toi-même que tu voulais oublier Naoya à tout prix, murmura-t-elle, le sourcil froncé avec exaspération."
La lèvre de Naoto se retroussa comme s'il allait grogner.
"Tu mens ! cracha-t-il, et sa colère fut telle que la tasse de café abandonnée sur la table éclata.
-Oh non ! gémit Kanako en le bousculant pour aller éponger le liquide brun qui se répandait sur la nappe blanche. Cette nappe m'a coûté cher ! Et si elle était tâchée ?"
Visiblement, Naoto n'avait que faire de la nappe, parce qu'il répéta avec impatience :
"Où est Naoya ?
-Je n'en sais rien ! cria Kanako en faisant volte-face. De quoi parles-tu ? Tes rêves sont enfin devenus réalité ! Alors pourquoi parles-tu de Naoya ?"
Naoto ne prit même pas la peine de répondre. Elle ne comprendrait pas -elle était fille unique, après tout ! Et puis, la réponse à cette question était tellement évidente qu'il se sentait offensé qu'elle ait pu la poser. Il lui tourna le dos et quitta la pièce sans prêter attention à ses appels :
"Chéri ! Attends, chéri !"
Il courut aussi vite qu'il le pouvait dans les couloirs uniformément blancs de la maison, franchit toutes les portes d'un coup d'épaule, et c'était à la fois comme s'il parcourait un corridor sans fin et comme s'il revenait toujours au même endroit.
"Naoya ! appela-t-il. Où es-tu, Naoya ? Naoya ! Naoya ! Naoya !"
Enfin, derrière une ultime porte, une lumière aveuglante l'éblouit pendant un instant. Lorsqu'il retrouva la vue, il se tenait dans une pièce uniformément blanche et vide. Naoya se vit assis dans un coin, à quelques pas de son frère, les genoux pliés contre la poitrine et les bras lâchement enroulés autour des jambes. Il portait un pyjama simple identique à Naoto, sauf que le sien était blanc. Il avait la tête légèrement rejetée en arrière et il fixait le plafond d'un regard vide, la bouche entrouverte. L'état dans lequel il se voyait dans le rêve de son frère ne le choqua qu'à moitié. Il s'était déjà dit qu'il devait ressembler à ça lorsqu'il était en transe. Mais là, son regard brun était si vide qu'il paraissait comme... mort. Comme si son esprit était mort. Il regarda ensuite son frère s'avancer vers l'autre lui, s'agenouiller et le prendre par les épaules, le regard inquiet.
"Que t'arrive-t-il, Naoya ? s'enquit Naoto en le secouant légèrement. Réveille-toi, Naoya ! Naoya !"
Mais le regard de Naoya resta complètement vide. Il ne se réveilla pas.
Le jeune homme fut ensuite propulsé dans le souvenir présent avec le plus d'intensité dans l'esprit de son frère. Il y vit ce dernier en compagnie de Kanako, sur le pallier de la chambre d'hôtel, dans la réalité, et plus dans ce rêve. La femme était toujours vêtue comme la scientifique indépendante qu'elle était, en tailleur rouge foncé et escarpins hauts, et non en tablier de cuisine et pantoufles. Naoya la regarda discuter avec son frère, et il sentit l'attirance mystique qui planait entre eux. Il avait déjà remarqué, lorsque la femme était venue trouver Naoto, qu'elle avait le béguin pour son frère, et que lui-même se sentait attiré par elle. Etait-ce de l'amour ? Pas encore, mais ça avait une chance de le devenir. Elle voulait que ça le devienne. Et son frère ? Son frère... en avait envie aussi. Naoya le sentait. Naoto ressentait le désir de toucher cette femme, d'embrasser ses lèvres pleines, de plonger ses doigts dans ses cheveux courts et épais. Il éprouvait le besoin de se rendre dans l'intimité de sa chambre plongée dans la pénombre et de découvrir son corps de femme. Elle le lui proposa. Naoto avait la possibilité d'accéder à cette intimité qu'il désirait, mais il refusa.
"Je ne peux pas laisser mon frère tout seul. C'est dangereux."
Naoya inspira. Son grand frère faisait passer sa sécurité avant les sentiments qu'il ressentait. Il en fut à la fois touché -il savait, bien sûr, qu'il était la priorité absolue de Naoto, mais le ressentir faisait tout de même un autre effet- et submergé par un sentiment de culpabilité. Cette sensation s'accentua lorsque Kanoko et Naoto s'abandonnèrent un instant à l'attirance qui les habitait. La scientifique posa sa main sur la poitrine de l'homme aux cheveux noirs, qui se mordit la lèvre, électrifié à ce contact. Il plongea son regard dans ses yeux bruns et s'efforça de contenir la vague de désir qui le poussait à se pencher pour l'embrasser.
"Je viens de faire un rêve, murmura Kanako.
-Je pense que j'ai fait le même que toi, avoua Naoto."
Elle le regarda avec stupeur.
"Dans ce rêve, j'ai renversé du café sur ta nappe préférée. J'en suis désolé, s'excusa l'homme aux cheveux noirs, solennel."
Toujours aussi sérieux.
"Je ne peux pas sortir avec un homme faible ! J'ai besoin de quelqu'un comme toi ! affirma Kanako avec force."
Elle expira et reprit d'une petite voix :
"Veux-tu vivre avec moi ?"
Naoto la regarda d'un air triste. Il en avait envie. Mais il savait déjà... qu'il ne pouvait pas. Kanako tendit la main et posa ses doigts fins sur les lèvres de Naoto, les effleura amoureusement et étendit sa caresse à sa joue, son menton et son torse. Elle se blottit contre lui et il la serra dans ses bras, reposant son menton sur ses cheveux acajou. Naoya se sentit de trop dans la vie de son frère, pour la première fois, et cela lui donna le sentiment d'être mis à l'écart. Il se sentir désespérément seul. Il était sur le point de se forcer à s'extirper des souvenirs de son frère, mais un flash l'en empêcha. Naoto était en train de repenser au rêve qu'il venait de faire. Mais il ne voyait pas la vie délicieusement ordinaire qui lui était promise. Il revit devant ses yeux le regard vide de son petit frère, sa bouche entrouverte comme s'il n'articulerait jamais plus le moindre mot. Comme si son âme était morte. Et il ne pouvait pas permettre ça. Il ouvrit la bouche pour donner sa réponse à Kanako :
"Je ne peux pas, trancha-t-il, et son regard s'était durci. Je ne peux pas faire ça."
La femme ferma les yeux de déception et de tristesse.
"Je vois, souffla-t-elle."
Ils demeurèrent enlacés un moment. Le souvenir se dissipa.
Naoya émergea de nouveau dans la réalité. Il était toujours blotti contre la poitrine de son frère, la joue pressée contre le tissus de sa chemise noire. Les bras forts de Naoto étaient toujours autour de lui. Il expira. Il ne s'était pas rendu compte qu'il avait retenu son souffle pendant tout ce temps. Son frère ne dit rien. Pourtant, il devait savoir ce que Naoya avait vu. Et ce qu'il avait vu, c'était que son grand frère avait eu à portée de main la chance de vivre la vie ordinaire et heureuse dont il rêvait, et qu'il avait balayé cette chance d'un geste. Parce que cette vie signifiait son abandon, à lui, Naoya, et que son frère ne pouvait le tolérer. Naoto le regrettait-il ? Non. Non car il était pleinement conscient que ce choix était le meilleur et le seul auquel il pouvait consentir. Naoya s'en sentit profondément touché mais aussi profondément triste. Il était visiblement un véritable obstacle au bonheur de son frère. Il aurait pu le lui dire, assurer qu'il se devait de saisir cette opportunité de partager la vie de Kanako, mais il avait peur. Peur de se retrouver désespérément seul, privé de la protection et de l'affection de la seule personne qui le comprenait. Ses doigts se crispèrent sur la chemise de son frère. Il posa ses mains à plat sur le torse de Naoto et se détacha un peu de lui pour pouvoir le regarder tristement dans les yeux.
"Grand frère..., commença-t-il, mais il ne sut comment poursuivre."
Le regard de Naoto descendit vers lui.
"Qu'y-a-t-il, Naoya ? demanda-t-il de sa voix attentionnée habituelle."
Le petit frère baissa coupablement la tête.
"Je suis désolé, murmura-t-il."
Naoto ne répondit rien pendant un moment.
"Ne t'excuse pas, Naoya, déclara-t-il enfin. Tu n'as rien fait de mal."
Le regard de Naoya se leva de nouveau vers son frère. Celui-ci n'ajouta rien de plus, mais le jeune homme devina la fin de sa pensée -et pas uniquement parce qu'il était télépathe : "Tu n'es pas responsable de posséder un pouvoir qui t'empêche de vivre normalement, Naoya." Le petit frère se blottit de nouveau contre Naoto sans rien dire. Celui-ci le serra un peu plus fort dans ses bras. Il n'y avait rien à ajouter. Naoya ne pouvait pas mener une existence normale à cause de son pouvoir. Et si construire une vie ordinaire signifiait perdre son frère, alors Naoto la rejetterait.
Plus tard, lorsque Kanako téléphona à leur hôtel, Naoya nota la voix soudain plus légère et plus enthousiaste de son frère, qui s'efforçait pourtant de conserver un ton neutre et efficace. Il garda cette attitude tout le temps que dura leur dernier contact avec la scientifique, mais avant de partir, ils s'enlacèrent et se tinrent l'un à l'autre un long moment. Il lui caressa tendrement les cheveux. Naoya assista à cette scène un peu en retrait, déchiré entre le soulagement de savoir que son frère le privilégierait toujours et le chagrin de voir que ces deux êtres qui étaient attirés l'un par l'autre ne seraient jamais ensemble. Enfin, c'est ce qu'il pensait. Et c'était ce que Naoto et Kanako pensaient aussi.